L’effet d’écho contrôlé

Mircea Nedelciu | November 01, 2008
Translated by: Fanny Chartres

 

L’effet d’écho contrôlé

Un verre aux contours épais, ébréché sur les bords, rempli de vin blanc, aux reflets jaunâtres, la lumière puissante de la lampe de bureau, une pile de papier blanc, bruit de robinets diffusé par les conduits de l’immeuble, une porte entrouverte, par laquelle on distingue dans le salon Cornelia en pleine conversation avec une collègue de travail, le hall, une autre porte entrouverte. Parfois, un bout de son genou, de son nez, de son front occupe l’embrasure haute et étroite de la porte ; d’autres fois, c’est une partie de son avant-bras. Leur voix envoyant une voyelle plus aiguë, ou même un mot entier, inintelligible, sans leur contexte. Le monde, donc, mais le monde vu à travers cette fente, démembrée en morceaux non fonctionnels, non anatomiques. Une des portes se referme brusquement. Maintenant, elles sont sans doute passées à des cancans encore plus gros, ceux qui n’acceptent plus aucun témoin. Regard longuement fixé sur la porte.

« Monsieur, t’es maintenant une souris, avait dit Le Peintre, une souris à la fourrure grise et aux yeux effrayés. Tu t’assois à ton bureau, devant tes papiers, mais tu n’arrives même pas à les ronger, en fait, les lisant ou les traitant, tu cherches un trou où te fourrer le plus rapidement possible. Tu veux un café ? Allez, faisons un café ! Tu as peut-être peur que ça ne soit pas bon pour tes artères ? En fait, la première fois que tu me diras ce genre de choses, je te mettrai dehors. Mais tu sais comment ? Je te balancerai par la fenêtre, comme un paquet. Et encore, je fais preuve de clémence parce qu’on est au rez-de-chaussée. Je fais preuve de clémence parce que je sais qu’avant t’as été un chien vagabond et tu t’es transformé en souris parce que les équarisseurs ne t’ont pas pris. Monsieur ! Les équarisseurs t’ont oublié. Et alors, t’as cru que ça continuerait, c’est suffisant une cuillère de sucre ? »

Tu l’écoutais te retenant difficilement de sourire, comme d’habitude, et tu observais de près l’une de ses grandes toiles tout juste commencée. Tu savais que ça l’énervait. Le secret de certains jeux de couleurs se dévoilaient à toi sans sa permission, et plus tard, une fois le tableau terminé, si tu lui disais « je sais comment t’as fait ici, t’as d’abord donné un coup de pinceau comme ça et ensuite comme ça ! », il explosait, il déclarait que t’étais un espion, il se considérait injustement traité. Mais, parfois, même si tu observais très attentivement un tableau sous ses différents angles, tu ne réussissais pas à le saisir, il était alors au comble de la joie, il paraissait être plus heureux que pour un grand succès d’exposition.  

A trois heures vingt-cinq, la porte du bureau s’ouvre, un nez pointu, très allongé, un nez bien connu de tous les gens du bureau, apparaît dans l’embrasure, « qu’est-ce qu’il veut encore, il est presque trois heures et demi, on doit rentrer ». Le regard, aplati par la porte insuffisamment ouverte, n’insiste pas sur les papiers déjà rangés, ce n’est donc pas vraiment un regard de chef, il cherche quelque chose et, le trouvant, il s’illumine d’un sourire :

- Camarade Griguţa, ne partez pas, M’ssieur, j’ai à vous parler, c’est d’accord ?

- Oui, camarad...

Mais la porte se referme déjà. C’est à cette heure-ci qu’il se réveille pour te parler, il ne pouvait pas le faire avant ! Les autres commencent à s’habiller, les femmes à contrôler leur figure dans les miroirs qu’elles gardent spécialement dans leur tiroir. Il est trois heures et demie. Ils te saluent les uns après les autres avec des sous-entendus plus ou moins clairs.

- Out of graces, back in graces ! dit le dernier, en te faisant pour rire une révérence exagérée avec sa casquette.

Tu goûtes le vin et tu fais une grimace. Tu n’es pas un grand connaisseur, mais, n’étant pas habitué à cette liqueur souvent portée aux nues (certains disent même qu’elle pouvait s’analyser, comme les œuvres d’art, tout simplement car elle applique une grande partie des principes esthétiques), le premier contact te paraît, d’habitude, désagréable. Tu mets en ordre ta table de travail, tu déplaces inutilement la lampe de bureau pour lui trouver une position optimale et ton regard se fige de nouveau sur le vin jaunâtre et sur son verre peu élégant.

 

C’était un vin rouge, de couleur sombre, presque noire, que le responsable avait sorti de ses réserves personnelles oubliées, et Fatache avait apprécié le geste, se lançant immédiatement dans une longue discussion sur ce qu’est un vrai vin de qualité tel que celui-ci, goûtant, étalant ses connaissances de viticulteur, qui étonnaient son responsable (encore debout et légèrement penché en avant), admiratif, même si elles n’étaient pas vraiment exactes. Toi, t’étais tout de même surpris que le « camarade Fatache » t’ait invité à sa table et tu essayais de temps en temps d’intervenir, tout en lui donnant raison, bien sûr. Triescu était lui aussi tout le temps d’accord avec Fatache, il se montrait naïf en matière de vin, posant des questions aux réponses payantes. Environ dix minutes plus tard, le responsable s’était poliment excusé, leur faisant comprendre qu’il avait beaucoup à faire (en vérité, il s’était encore promené dans la salle pendant environ une demie heure, épiant les serveurs, leur faisant des signes discrets ou les injuriant du regard), et il était parti. Fatache avait poursuivi durant un moment sur le vin (toujours à l’écoute, toi et Triescu, vous manifestiez par des gestes affirmatifs et lanciez de manière récurrente des « fantastique !»), puis il était passé à ses voyages à l’étranger, aux femmes, aux juifs, aux cancans. De temps à temps, il vous demandait à vous aussi de faire une plaisanterie, et vous vous réjouissiez, avec retenue bien évidemment, quand Fatache éclatait de rire, souvent à contretemps.

 

Il aurait fallu que tu mettes tout cela sur papier et la lampe te paraît déjà mal placée, la peau te démange de manière inexplicable, la porte qu’elles ont refermée derrière elles pour conspirer t’énerve, et le vin a un goût impossible.

- Quand t’auras, toi aussi, quelques jours de libre, pas des congés, juste comme ça, ça te dirait de faire avec moi une escapade dans les Apuseni ? A moins que ta femme ne te le permette pas ?

- En ce moment, je peux pas, mais je vais le faire !

- Il faut que je te montre les photos que j’ai faites là-bas, je t’ai dis que j’ai acheté une maison en bois? Trois milles, elle n’est pas au centre du village et les gens ont déménagé, ils ne savent plus quoi faire d’elle, ils ont bien été contents de trouver un fou prêt à leur donner trois milles.

Tu le regardes en train de faire de l’ordre sur la petite table de bois, sale, posant les deux tasses, le cendrier, les cigarettes, allumant une lampe, éteignant l’autre, « il est maniaque ! » penses-tu et tu essaies de l’imaginer dans la maison en bois, avec son sol en terre, tu le regardes allumer le feu avec patience, en fait, tu l’admires, pour ce contact rituel qu’il entretient en permanence avec la matière, tu distingues sur son visage une joie constante à laquelle, toi, tu n’as pas accès.

- Je les ai données à développer, demain le film sera prêt et j’irai les chercher, j’ai trouvé du papier pas mal, hongrois, avec un contraste excellent. Mais ce qui serait encore mieux, c’est que je te raconte ce que j’ai mangé hier, tu veux que je te raconte ce que j’ai mangé hier ?

- Non !

- Allez. Alors toi ! Quelle souris frileuse tu peux être. Allez il faut que je te raconte, c’était carrément un banquet !

C’était de plus en plus difficile pour toi de l’interrompre, de lui poser une question, de le faire parler en fait de ce qui te préoccupe,  toi.

Finalement, la porte du bureau s’était de nouveau ouverte (t’étais seul, tu fumais et il était déjà quatre heures moins vingt), elle avait d’abord fait apparaître son drôle de nez (d’autant plus drôle quand il est porté par un chef), puis Bencu, tout entier, et son sourire sournois, toujours prêt à basculer vers un masque d’intransigeance.

- Camarade Griguţa, t’avait-il dit en te faisant signe de t’asseoir (au travail, t’es Griguţa ou camarade Griguţa ; pour les filles, quand t’étais célibataire, Grig ; sur ta carte d’identité, Gregor Vranca ; à la faculté t’étais « volens nolens agheasmus Gregorius bibet » ; et chez toi, Cornelia t’appelle toujours Grig), voilà pourquoi je vous ai demandé de rester encore un peu, vous êtes pressé ?

- Non.

- Booon, voilà… vous étiez donc avec Fatache du ministère à Sibiu, quand il a bu, quand il a fait ce qu’il a fait, quand c’est vous qui avez payé, avec Triescu, c’est bien ça ?

- Ouais, j’y étais, mais…

- Bien… Et s’il vous plaît, comprenez-moi bien, je veux que vous m’écriviez quelques pages, sur ce qui s’est exactement passé ! Triescu, lui, l’a déjà fait.

- !!!

- Vous savez… c’est à dire, encore une fois ne me comprenez pas mal, vous, vous êtes un homme sérieux, nous, nous devons… par nos propres forces… vous comprenez ? C’est-à-diiire… des individus de ce genre qui…par relations ou parce qu’ils donnent l’impression d’en avoir, vous savez… le pouvoir, m’sieur, qu’est-ce que ça fait si lui il est au ministère et nous ici ? Ce qui s’est exactement passé. Nooon…. non pas qu’il faut que vous inventiez je ne sais quoi, non… vous me comprenez ?

- Oui, mais…

- Je sais, il ne faut pas que vous ayez peur, personne n’est au courant, tenez, vous n’avez même pas à signer, écrivez ce qui s’est passé et c’est tout, d’accord ? C’est possible ? Griguţa ? C’est possible, M’sieur ?

- Moi, je pourrais, mais…

- Faisons comme ça, vous rentrez chez vous, mais s’il vous plaît, réfléchissez, réfléchissez bien, rappelez-vous ce qui s’est passé, oui, et écrivez. Deux, trois pages, pas plus, d’accord ?

Il parlait d’une voix basse, presque en chuchotements, même si dans le bureau il n’y avait plus personne, tout comme sans doute dans les autres bureaux, fortement penché sur la table, il s’était rapproché de toi, tu essayais d’éloigner ta cigarette, pour qu’il ne soit pas dérangé par la fumée, mais lui, même s’il était non fumeur, ne s’en souciait pas le moins du monde et au final, tu avais accepté.

- Maaais… ça reste entre nous, d’accord ? Personne n’est au courant ! avait-il ajouté en te serrant la main, avant de te laisser partir.

Lui, il était encore resté un peu, il avait encore un peu de travail. Probablement pour éviter que vous sortiez en même temps.

Dehors, dans la rue, l’air pluvieux t’avait mis de bonne humeur, mais pas pour longtemps et sûrement pas pour la journée entière. Penser à l’air que tu respirais ne te disait trop rien. C’est alors que l’idée de téléphoner au Peintre t’est brusquement venue. Tu ne savais pas s’il était chez lui, s’il était parti dans les monts Apuseni pour quelques jours, mais tu aurais bien voulu discuter un peu avec quelqu’un. Tu voulais écouter ses considérations farfelues, dépourvues de tout réalisme, comiques. Après qu’il t’ait répondu au téléphone et que tu te sois mis en route vers sa maison, tu as réfléchi tout simplement  à la manière dont tu allais lui demander: « un chef plus petit te demande de faire un coup bas à un chef plus grand. Qu’est-ce que tu fais dans ce cas-là ? » et à la manière ensuite dont tu écouteras avec plaisir ses idées aberrantes. Mais à présent tu devais attendre que l’occasion se présente.

« -Ma femme a une collègue qui a fêté ses je ne sais plus combien d’années de mariage, c’est des… comment…des nouveaux bourgeois, et ils ont décidé d’organiser une party. T’entends, chez eux, « une party » ! Putain de merde ! Et ma femme me dit : ‘Mets ton costume car nous allons à une party’. Moi j’avais voyagé toute la journée en train la veille, et d’habitude, quand on me parle de costume, je m’énerve, mais quand j’ai entendu « une party », j’ai pouffé de rire et j’y suis allé. Après dix heures de train, j’avais une de ces faims ! Tu ne peux pas t’imaginer. Si tu veux encore du café, vas-y ! La casserole est ici »

Le nouveau tableau auquel il travaillait représentait une agglomération de petites maisons, difformes, une rue de banlieue ou un quartier en démolition. Toute une variété de tâches de forme géométrique se rassemblait dans une sorte de carré blanc occupant le centre et ressemblant à une fenêtre ouverte, que deux branches fleuries traversaient dans sa partie inférieure. Sous la peinture, Le Peintre parlait, s’agitait, riait tout seul. Comment pouvais-tu alors le faire changer de sujet, lui poser une question et le diriger sur la question morale de tes faits ? Le faire parler de manière intelligente sur ton chef, Bencu, chef de service dans la plus importante institution du ministère, et donner son avis, personnel, sur les « deux-trois pages » qu’il aurait fallu que tu écrives, toi, sur Fatache, l’homologue de Bencu au ministère ?

 

C’est vrai. Fatache était complètement fait, il avait injurié les serveurs, il avait voulu se battre avec les ouvriers, également saouls, de la table voisine, il montrait à tout le monde « qui il était », remuant sous leur nez sa carte d’identité, toi et Triescu faisiez ce que vous pouviez pour l’arrêter et, brusquement, vous en aviez eu marre de « Fatache, le grand boss », mais il y avait une marge entre ça et lui donner un coup de couteau dans le dos, comme te le demandait Bencu. En fait, après la dispute avec le personnel du restaurant, une note salée avait surgi sur la table, tout le monde avait oublié que le vin avait été apporté en cadeau par le responsable, Fatache n’était plus lucide, ton responsable était introuvable, avec Triescu tu avais tout payé, mais cela ne signifiait absolument pas que Fatache vous avait contraints à lui payer à boire.

 

De nouveau, la porte s’ouvre, en un peu plus grand cette fois-ci, et l’amie de Cornelia entre pour te dire au revoir.

- Qu’est ce que tu fais, Grig ? te demande t-elle et tu hausses les épaules esquissant un sourire coupable. Mais, elle, elle ne peut savoir d’où vient cette culpabilité dans ton sourire, et elle ne la relève donc pas. Tu travailles encore ? Bah toi, mon garçon ! Tu vas devenir philosophe ! continue t-elle et tu ris, avec modestie cette fois-ci, comme quelqu’un qui serait déjà philosophe sans le vouloir, et qui devrait reconnaître son succès.

Cornelia, elle aussi, rit, son amie a probablement fait une blague réussie. Ou alors, elles l’ont complotée ensemble, qui sait ? Tu te lèves pour saluer cette fille qui a été ta camarade de faculté, mais dont, momentanément, tu as oublié le nom, Cornelia et toi, vous la conduisez à la porte, tu rentres chez toi, de nouveau, tu goûtes le vin blanc, tu te rappelles que cet après midi, dans l’atelier du Peintre, au lieu de l’écouter, au lieu de faire cet imperceptible saut, que tu t’étais promis de faire en venant jusqu’ici, tu avais bêtement regardé le  tableau derrière lui.

« - Et elle avait trouvé dans je ne sais quelle revue idiote ou chez mes illustres confrères du Fonds plastique une idée de robe du soir qui s’adaptait monumentalement, à la fois, à sa bêtise et à son corps. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu quelqu’un d’aussi mal attifé, je me suis alors senti immédiatement de bonne humeur et j’ai attaqué le foie gras. Vois-tu, rat de bureau, comment l’on traite les hommes après dix ans de ménage ? Avec du foie gras, monsieur ! A vrai dire, un collier de foie gras aurait tout aussi bien fait l’affaire, il fallait voir, comment ils levaient tous le petit doigt de la main gauche quand ils prenaient leurs couverts pour goûter leur foie gras ! Une merveille ! Attends, car j’ai ici une cassette de Jacques Brel, attends que je te la mette, pour que tu vois c’qu’il dit le bonhomme: « Les bourgeois / C’est comme les cochons. / Plus ça devient vieux. / Plus ça devient bête[1] ! ». Et les conversations… que te dire de plus ! Ce n’est même pas la peine de caricaturer. Tu n’as qu’à observer, tout simplement ! Mais bon sang, je te le demande à toi ! Où ont-ils bien pu cacher leurs « qualités » alors qu’ils sont encore jeunes ? »

On entendait le magnétophone bredouiller une mélodie française et Le Peintre, avec sa figure de philosophe cynique, suivait le texte et riait tout seul, il divaguait complètement et disait :

« -Ehhhh, mais à ce festin, mon cher, les dieux étaient également venus. Il y avait l’Argent, l’Appartement (il avait 4 pièces et était aussi venu avec la Villa, qui s’était parée d’un collier d’étages intérieurs). L’Auto-tourisme, Le Bulletin de Bucarest, Le passeport, Les Voyages et Les parents à l’étranger et d’autres Dieux, plus insignifiants, qui se mélangeaient invisibles dans la conversation d’élite des convives, tandis que ces derniers n’arrêtaient pas de se faire des courbettes.

- Et celui-là, tu lui donnes quel titre ? lui avais-tu demandé, l’interrompant dans sa tirade et lui désignant le tableau derrière lui.

- Celui-là, bah, je vais l’appeler «  La Rue de l’écho », c’est précisément comme ça que la rue s’appelle, elle se trouve quelque part en banlieue, je crois qu’elle est en démolition »

Maintenant, tu essaies, de nouveau, de te concentrer sur ta feuille, toujours blanche.

De quelle manière devait-il tourner le texte pour que Bencu ne puisse pas l’utiliser ? Comment pouvait-il en faire un boomerang ? Et dans quelle mesure peut-il mettre sur papier cet « exactement ce qui s’est passé » qu’il t’a demandé avec insistance ? Cela ne va-t-il pas se  retourner contre lui comme un boomerang ? Comment peux-tu, en écrivant ce texte, rester en même temps le plus anonyme possible ? Comment commencer, comment terminer pour montrer justement le plus clairement possible que tu te désolidarises complètement de Bencu et que tu écries tout simplement pour éviter des conséquences fâcheuses ? Mais, au fait, si tu n’écrivais rien et que tu te rendais demain, la tête haute, au travail (« Je ne peux pas faire ce genre de chose, camarade Bencu ! »), que se passerait-il ? Lui, il te sourirait d’un air complice (« Ce n’est rien, camarade Griguţa ! »), mais l’entreprise a des sections dans tout le pays et en seulement quelques jours on aurait besoin de toi pour quatre-cinq mois à Baia Mare ou Oradea ou Cluj. Cornelia ferait des complications (« voilà, ce que t’es et ce que tu as toujours été, une poire »), de nombreux autres petits déboires pourraient s’accumuler. Mais est-ce suffisant pour faire une chose mesquine ? Au fonds, n’importe quel fait peut être couvert par de petites justifications, Bencu lui-même t’en a fait la démonstration, Triescu, à son tour serait toujours prêt à t’en offrir. Lui, il ne fait pas le héros. Mais l’histoire (et même l’histoire d’une entreprise ou d’un mariage) a-t-elle en vérité besoin de héros ? Les héros, pour se protéger ont-ils besoin aussi de certaines conditions ? C’est quoi cet héroïsme de chaque jour et à quoi conduit-il ? Et puis, toi, as-tu la tête d’un héros ? Toi, avec les simagrées de Cornelia, avec tes versements de la maison, avec ta peur d’être muté trop loin ? Soyons sérieux ! Et même s’il ne t’arrivait rien, tu as promis que tu allais écrire « deux-trois pages », serait-ce moral de revenir en arrière ? Ecris, Griguţa et arrête de minauder, crois tu que parce que t’es économiste, tu sais tout ce qu’il se passe dans le monde ? D’ailleurs, Le Peintre aussi, quand tu lui avais raconté l’histoire, t’avait dit d’écrire.

« - Ecris, Monsieur la souris ! Ecris cette lettre à celui qui te l’a demandée et commence comme ça : « Va te faire foutre ! » et termine par la même phrase. Cela me semble une excellente phrase pour les cas de ce genre. La beauté, tout simplement, l’art avec du style !

- Et Cornelia ?...

- Ah, oui, j’avais oublié. Tu l’écris en deux exemplaires, un pour elle, directement, tu vois? »

Pour lui, le problème semblait simple comme bonjour et il s’était mis à laver les tasses de café. Puis, il les avait posées la tête en bas, pour que l’eau coule, et était revenu au tableau.

« - Tu sais que moi aussi je me suis demandé pourquoi la Mairie l’avait appelé rue de l’Echo. Et je sais pas, que le Diable m’emporte si je savais. Mais je crois que sans le savoir j’y pense sans arrêt, fais un peu attention à la manière dont les couleurs se succèdent du centre vers les bords !

- Oui, as-tu répondu, mais cela reste quand même du fil à broder, un effet qui s’arrête dans le cadre, tu vas également lui faire un cadre, n’est-ce pas ?

Là, il s’était mis en colère pour de bon et il t’avait dit en criant:

- Mais bien sûr que je vais lui faire un cadre ! Je vais lui faire un cadre et je vais l’exposer et il y aura un imbécile qui viendra pour l’acheter, il le mettra dans son salon et mangera dessous du foie gras avec des pommes de terre, ça te va ?

Oui, ça me va, as-tu répondu, t’as pas un autre CD ? »

Il n’en avait pas et vous avez continué à écouter Jacques Brel.

Cornelia fait tinter quelque chose dans la baignoire. Tu la devines marchant à travers la chambre, éteignant les lumières, tu voudrais qu’elle t’adresse un mot. Elle aussi, devinant probablement ta pensée, elle ouvre la porte et te demande :

- Tu ne te couches pas ?

- Non, je reste encore un peu, bonne nuit !

- Bonne nuit !

C’est tout et c’est suffisant. Le monde a grand besoin d’informations. Tout le temps et en tout genre.

« - Vivre avec efficacité signifie vivre avec une information appropriée, disait Le Peintre environ dix minutes plus tard, quand il s’était un peu calmé et lisait des classiques de cybernétique. Tous les drames du vieux monde ont démarré, au final, à cause d’un manque d’informations appropriées, si Romeo avait reçu à temps la lettre du prêtre, il ne se serait pas suicidé avant le retour de Juliette. Le drame aurait eu un happy-end. Mais le texte de Shakespeare aurait-il eu les mêmes valeurs ? »

Tu étais surpris. C’était la première fois que tu voyais Le Peintre essayé de se justifier d’une quelconque manière.

En principe, aujourd’hui, ce genre de drame ne serait plus possible. Un téléphone, un télégramme, un voyage d’une heure en avion, tout pouvait se régler.

Oui, mais toi tu ne savais pas où était Fatache, on aurait dit qu’il avait quitté la ville, tu n’avais aucune chance de communiquer avec lui avant demain matin, et, ensuite, sa mise en garde était-elle une solution pour toi ?

« -Mais qui peut décider quelle information est appropriée pour moi et quelle information ne l’est pas ? » avait-il continué, continuant à se promener dans l’atelier, allumant une lampe, éteignant l’autre.

Finalement, tu lui avais dis au revoir et t’étais parti.

Maintenant tout est calme dans l’immeuble et même dans la rue, qu’aucun bruit ne traverse. Partout, la nuit s’est maîtrisée. Tu bois une autre gorgée de vin et brusquement, tu sembles comme foudroyé par son goût légèrement âcre, tu as un haut-le-corps : concernant l’histoire avec la fille, Bencu semblait ne pas être au courant. S’il l’était, il t’aurait rappelé de ne pas oublier d’en parler.

 

Un peu après minuit, une fois que vous aviez réussi, péniblement, à mettre Fatache dans sa chambre, de retour dans la vôtre, dans le même couloir, vous avez entendu un cri. Vous êtes sorti immédiatement. Fatache était là avec une fille d’environ 20 ans qui essayait d’échapper à ses mains. Il lui disait : » Tu sais qui je suis, ma chérie? » Il a fallu que vous l’enfermiez dans sa chambre et que vous lui preniez sa clef. La fille disait qu’il fallait appeler la milice, que c’était une tentative de viol, mais quand Triescu lui a conseillé de téléphoner elle-même, de la réception, elle a renoncé et vous a demandé une cigarette. Juste après son départ, vous vous êtes demandés ce qu’elle pouvait bien faire à une heure pareille, seule, dans le couloir de l’hôtel.

 

En tout cas, tu avais tellement été dégoûté par l’épisode que tu l’avais aussi oublié. Peut être que c’était aussi pour cette raison que Triescu n’en avait pas non plus parlé ? Ou bien, par cette omission, justement, essayait-il de communiquer avec toi ? Cette omission était-elle véritablement appropriée au cas de Fatache? Et malgré tout cela, de quel motif supplémentaire disposais-tu pour te mettre à écrire ? Mais qu’apportera la nuit à la page blanche qui se trouve devant toi ?

 

 

Le téléphone sonne à six heures et trente minutes, ta main décroche automatiquement le récepteur et le dirige à ton oreille. L’oreille n’attend aucune autre information. « Il est six heures et trente minutes ! » dit la standardiste. Parfois, elle ajoute aussi un « bonjour ! », avant ou après. Les autres fois, elle n’en a pas le temps. S’agit-il d’une information appropriée ?


[1] En français dans le texte.

 

About this issue

This July, The Observer Translation Project leaves its usual format to present a special CRISIS ISSUE. Things are tough all over. Hard Times suddenly feels like the book of the moment. The global economic crisis impacts life as we know it, and viewed from Bucharest the effects reverberate in domains that include geo-politics and publishing in Romania and abroad, with the crisis at The Observer Translation Project as an instance of a universal phenomenon. read more...

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Translator’s Note: a synopsis
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Re: Learning to Read, from Tache de catifea / The Velvet Man
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