Le roman de Gheorghe
Crăciun ne peut pas
être le simple récit des malheurs d’une femme. Son ressort moraldoit être
autre que le sentiment de compassion face au destin d’une « victime
de la société ». En surface, Pupa
russa peut être interprété comme un
roman « réaliste » exposant le mode dans lequel Leontina
Guran, une fille “typique”, issue d’un village quelconque,
quitte peu à peu l’humanité, à cause des pressions, directes ou
insidieuses, du système communiste.
Enfant, en compagnie de
ses camarades de jeu, la petite fille découvre un parachute
abandonné. Les enfants enterrent leur découverte, pour pouvoir le
garder – un acte qui, arrivé à la connaissance du milicien du
village, déclenchera une enquête brutale, à laquelle de mystérieux
personnages venus du « district » participeront. Plus
tard, membre d’une équipe de basket en déplacement en Occident,
Leontina nourrit des plans d’évasion, que le “Système”
apprendra également et la soumettra alors à un chantage l’obligeant
à devenir turnătoare
afin d’éviter l’exclusion de la faculté (IEFS) .
Passant des menaces aux
manœuvres de séduction, le destin, (ou la force qui le remplace
dans les conditions concrètes et historiques de la Roumanie au temps
de Ceauşescu), offre à Leontina un poste à la “coordination des
coordinations”, autrement dit, instructeur dans une administration
départementale de l’Union de la Jeunesse communiste. En peu de
temps, elle découvrira que sa principale mission est de s’occuper
de la gratification sexuelle du grade supérieur, exclusivement
masculin, de l’institution.
Il existe, par
conséquent, suffisamment d’éléments pour voir dans ce livre
« l’histoire d’une femme », dont le « destin »
illustre, symboliquement, la profonde inhumanité du communisme.
Malgré tout, quiconque ayant suivi la réflexion sur la littérature
développée par Gheorghe Crăciun (dont la profondeur, la subtilité
et l’ouverture inter-disciplinaire font de notre auteur l’un des
plus importants intellectuels humanistes de Roumanie des dernières
décennies) ne peut pas croire que l’enjeu du roman se réduise à
cela.
Le raisonnement mené
par Gheorghe Crăciun est en réalité de parler de la force des
déterminations, avec la même
insistance que Gustave Flaubert dans Madame
Bovary, son modèle, pleinement assumé,
qui entreprend simultanément l’étude d’une psychologie
individuelle et celle d’un milieu. Comme son maître français dont
l’effigie transparaît de très nombreuses fois en filigrane dans
le roman Pupa Russa,
Gheorghe Crăciun fait se fusionner une perception très aiguë,
sociologique et biologique, de la condition humaine avec la beauté
hiératique de la contemplation, usant d’un raffinement long et
patient de tous les détails. Ce qui pourrait nous suggérer la
réconciliation flaubertienne du “naturalisme” avec
“l’esthétisme”. Mais la synthèse est refaite à une toute
autre époque sociale et intellectuelle, changeant et sa structure et
sa signification.
La démarche de Gheorghe
Crăciun est, en fait, d’offrir un “type humain”, mais sans
jamais essayer de créer “l’illusion de la vie ”. A la
différence d’Emma Bovary, Leontina Guran est, dès le début, unpersonnage hypothétique.
Ses traits virtuels ne sont pas cachés sous des dentelles de
“notes” qui créent une “atmosphère” et donnent “carnation”
à un personnage. Selon moi, Gheorghe Crăciun, de manière
ostentatoire, subtile, et par conséquent, paradoxale, nous suggère
que “la femme” qu’il nous présente résulte non de
l’observation directe de la “vie”, mais d’un calcul
probabilistique. Qu’il faudrait nous la représenter non pas par le
biais de la technique réaliste de Courbet, (pour chercher une
référence contemporaine à Flaubert), mais plutôt par celui des
paradoxes visuels fondés sur des rigueurs mathématiques donnant
naissance aux figures féminines spiroïdales et vides à l’intérieur
de M. C. Escher.
Leontina Guran est, assurément et clairement, unefiction statistique. Son
destin équivaut à un modèle théorique. En son intérieur, par un
artifice dépassant les limites du profil classique de “réalisme”
et de “vraisemblance”, se retrouvent côte à côte des
déterminations, des types de situations, des formes d’habitus
social, habituellement ressenties comme les misères typiques
de la vie quotidienne au temps du communisme. Gheorghe Crăciun
construit une sorte de portrait-robot, mettant en évidence les
lignes de force de l’expérience, des mentalités et des fantasmes
collectifs qui font qu’un personnage avec de telles
caractéristiques personnelles et biographiques apparaisse vraiment
représentatif. Leontina Guran n’est pas typique dans le sens où
le terme s’applique habituellement aux personnages de Balzac ou
même de Flaubert, mais, plutôt, dans le sens analytique et
scientifique où la méthode sociologique de Max Weber propose
l’idée de “type idéal”. La biographie de Leontina est une
somme de déterminations abstraites-probables, de modèles, unentrelac
de scénarios cognitifs.
Nous pouvons nous
imaginer Gheorghe Crăciun, tel un chercheur qui essaie de moduler
avec les doigts la structure de la complexité,
introduisant un nombre toujours plus grand de paramètres destinés à
configurer le comportement du sujet de son expérience. Admettons,
tout d’abord, un réseau de déterminations sociologiques :
une communauté rurale affectée d’altérations multiples, corrodée
par la collectivisation communiste, mais aussi par un « air du
temps » qui favorise le relâchement des interdictions de la
morale traditionnelle. D’ailleurs, les malheurs de Leontina
commencent, au sein même de la famille, quand un oncle cupide essaie
de profiter de son innocence : une situation-standard
profondément ancrée dans le système imaginaire configuré, depuis
une décennie et demie, par la presse populaire
.
Par la suite, Leontina
devient le sujet d’un système clairement présenté comme un
mécanisme d’insémination de la docilité, en fait, de la
duplicité imposée jusqu’à la perversité. Sous l’égide
opaque de l’éducation, en phase avec « l’éthique et
l’équité socialistes », le foyer de filles, où la nouvelle
citadine Leontina habite pendant ses années de lycée, devient la
scène de rituels saphiques secrets. Sur ce point, le prosateur
« façonne » avec habilité la tendance mentale de la
population qui associe corruption morale et corruption sexuelle. La
véritable éducation de Leontina est, en fait, « souterraine »
et se passe non dans les salles de classe, mais dans ce foyer
austère, et même insalubre, que nous sommes invités à assimiler à
l’univers carcéral. De la même façon, “le foyer” (le sens
lui-même du terme est ironique) est caractérisé par une
interpénétration paradoxale, invraisemblable, des allusions du
contrôle et de la répression (qui ne tient pas seulement du
« système », mais aussi de la hiérarchie de groupe) et
du chaos sexuel le plus total. Par conséquent, bien que chargées,
les invraisemblances dans leurs données immédiates, confèrent aux
orgies de lycée des jeunes filles, la consistance d’une tendance
propre à l’imaginaire collectif : pas tant ce qui tient de la
grammaire des “voluptés interdites”, que ce qui considère
clairement les institutions coercitives comme une école du vice et
non de la vertu.
Et l’évolution adulte
de Leontina est calée, avec une intention visible, sur un kit de
stéréotypes sociaux négatifs. Le profil du personnage se compose
en fonction des réactions allergiques du peuple face au discours
communiste consacré à « la promotion des femmes à des postes
à responsabilité ». De la même manière que les
super-héroïnes virtuelles des jeux d’ordinateur expriment les
aspirations d’émancipation des jeunes occidentaux contemporains,
Leontina est précédée d’un modèle abstrait de « demandes »,
seulement cette fois-ci, diabolique, celui de la « pute de
parti », personnage toujours présent dans le panoptique
imaginaire que codifie l’Ancien régime. Usant d’une ironie
discrète mais criminelle, Gheorghe Crăciun laisse des forces
impersonnelles, les inerties et les déterminations mécaniques de
« l’histoire des mentalités » décider pratiquement du
destin de son héroïne: une femme athlétique et sensuelle avec un
sens aigu de l’indépendance, est, nécessairement, « pute »,
donc turnătoare,
donc vorace et rusée, donc prête à se prostituer pour une place
confortable dans l’administration de propagande du parti, mais,
évidemment, assez bête pour se vendre en échange de privilèges
assez petits.
A cette étape, il
paraît utile de nous concentrer sur la signification du titre. La
formule Pupa russa
en a étonné plus d’un: le nom des chapitres étant en latin, il
aurait paru logique que l’auteur utilise un équivalent latin pour
quelque chose qui, de toute évidence, n’existe pas dans le monde
roumain : une « poupée russe ». En admettant que
Gheorghe Crăciun n’ait pas fait appel aux lexiques du Vatican,
état où le latin est la langue officielle, et qui, par conséquent,
élabore en permanence des expressions qui n’ont pas existé dans
la langue classique, il est plus probable que nous ayons affaire à
de l’italien moderne. Ce qui, étant donné le statut du
personnage, peut nous évoquer l’idéologie de l’époque des
premières vagues de touristes, en grande majorité de jeunes adultes
italiens, époque à laquelle les mœurs des jeunes habitants
désireux d’établir de bonnes relations avec nos parents roumains
étaient automatiquement jugées « légères».
Parallèlement à cette
charade linguistique, ce qui est intéressant est le symbolisme très
riche et très ambigu contenu dans le mot « poupée ». La
forme italienne dans laquelle il apparaît, “pupa”, suggère une
espèce de tendresse discrète, que, l’auteur laisse très rarement
se manifester, vis-à-vis du personnage, dans le texte proprement
dit. Il est aussi question d’une poupée russe,
c'est-à-dire d’un jeu entre le contenu et le contenant qui peut se
prolonger mentalement soit jusqu’à un genre d’essence ultime et
secrète, soit jusqu’au néant pur.
Mais, de toute évidence,
“la poupée” est également associée à un symbolisme de la
passivité absolue. Elle porte les signes superficiels de l’humanité,
mais se révèle clairement un objet inerte, seulement bon en tant
que bouc émissaire, paratonnerre des fureurs et des frustrations,
des instincts obscurs de la « communauté ». En d’autres
termes, la Leontina de Gheorghe Crăciun a quelque chose de ces
poupées utilisées pour étudier l’impact corporel lors
d’accidents de voiture. Elle ressemble aux mannequins rembourrés
de ouate, afin de suggérer non seulement la forme mais aussi ladensité du
corps humain, qui, ceinturés au siège du chauffeur, sont ensuite
projetés avec violence dans un mur.
En décodant cette
allégorie, je dirais que:
A)
“l’automobile” représente les
mentalités et les fantasmes collectifs, diffus mais insidieux et
omniprésents, sur lesquels glisse son « existence ».
Sans cesse désirée, sous différentes formes, et donc encouragée,
séduite, tentée, alléchée, Leontina est entourée du mépris le
plus acide dès qu’elle se livre aux passions ou aux intérêts des
autres. Il est question ici des mécanismes archaïques de la
masculinité folklorique qui, dans une société mal urbanisée,
fonctionnent dans le vide, comme des mécanismes troglodytiques
cruels et aveugles. Leontina est le révélateur des fantasmes
grotesques des hommes de son entourage : “Ils ne vont pas la
tuer, ils ne vont pas lui extraire les dents, une à une, lui
arracher les ongles, lui taillader les seins avec le rasoir, lui
perforer l’estomac avec la scie. Ils ne vont pas l’étouffer avec
la serviette-éponge, lui entourer la gorge avec la corde à linge,
le fil de téléphone, le fil électrique. Non. [Attention!:
tous ces démentis, contenus dans un discours pouvant aussi bien être
le pressentiment murmuré de Leontina, que le mugissement sourd d’un
subconscient collectif, sont tout ce qu’il y a de plus ambigus,
leur rôle étant d’accentuer, et non de rejeter, le souvenir].
Mais se ruer sur elle comme des étalons, sauter en face d’elle
comme des satyres à l’haleine puante, la prendre par les chevilles
et lui étirer les jambes, lui souiller le ventre avec leurs boyaux
graisseux, velus ”, (p. 214).
B) “Le mur” auquel se heurte l’automobile de
l’expérience imaginaire représente la cohérence fonctionnelleidéale du
système totalitaire, il est le modèle théorique de la parfaite
coercition – ce fantasme sombre, contre-utopique, poursuivi
également par Orwell dans son célèbre 1984.
La tête de Leontina, telle une tête de poupée en caoutchouc, est
soumise, dès la plus petite classe, à un processus drastique de
formatage : „ […]
tu dois aimer ton pays, […]
tu dois tout faire, c’est à dire aimer la maison le jardin la
truelle la pelle les sondes les épis les montagnes les eaux et les
barrages les abattages et les fourneaux la faucille et le marteau les
sapins et les champs. Toi tu dois aimer la grand-mère parce que ta
grand-mère est aussi ton pays. Tu dois aimer le livre et le cahier
et la cravate rouge de pionnier qui sont eux-aussi ton pays. Et
l’adjudant Ioviţă qui te flanque des gifles avec le baton est lui
aussi ton pays, et l’institutrice camarade qui t’envoie au coin
parce que tu n’as pas été sage est elle aussi ton pays, tout
comme le soldat soviétique Matrosov qui combat pieds nus et te
libère des ennemis . […] Le
mot DEVOIR fait partie du mot tank, fait partie du mot guerre, fait
partie du mot soldat, fait partie du mot enfant. Le mot DEVOIR est un
fouet en feu qui condamne et qui plane sur la tête de chacun” (p.
140).
La composition de A) et
B) nous permet de voir la profondestabilité,la longue
période du socialisme réel. Pour
Gheorghe Crăciun, l’imaginaire carnavalesque qui renverse les
valeurs de l’idéologie officielle n’est pas véritablement
subversif, mais représente, plutôt, un des ingrédient essentiels
de la piftie
sociale de type soviétique. L’imaginaire populaire, anarchique et
immoral, fusionne, dans le modèle construit dans le roman, avec les
fantasmes de la possession physique
présente dans le fondement de la passion communiste pour la
rationalisation et l’organisation. Cette coincidence de contraires
– le véritable secret du „charme discret du socialisme réel”
– est exprimé, avec force et subtilité, dans les passages de
prose rythmée qui dressent „l’arrière-plan historique” de la
biographie du personnage. A chaque fois que l’on change d’époque
historique, Gheorghe Crăciun tire un nouveau rideau de mots où il
entremêle subtilement les slogans de “la nouvelle étape de
construction du socialisme” avec les ambiguités truculentes de
l’humour populaire. C’est comme si les mozaïques fermes et
énergiques cubistes sur les murs des fonderies et des usines de
tracteurs étaient détournées vers les lignes courbes de la
caricature. Comme si les fresques
« militantes » de Orozco Ribera étaient filtrées par
les Caprices de
Goya. L’effet dépasse la comédie ou l’ironie amère : la
prose rythmée de ces passages de liaison nous suggère une
monumentalité monstrueuse, dans laquelle le cadavre de l’utopisme
communiste est alimenté en permanence par une frénésie vitale
authentique, mais larvaire, aveugle.
Dans la phrase précédente,
j’ai introduit le terme-clef permettant de comprendre la démarche
de Gheorghe Crăciun: monumentalité.
Les intermezzos de prose rythmée créent la sensation d’un vaste
panorama en mouvement de la Roumanie de Ceausescu. Le fait que le
film se déroule en vitesse, transformant le délire de propagande en
comédie, n’élimine pas la sensation de vastitude
et de massivité.
La pellicule que ces chroniques en vers suggèrent semble suggérer
un Eisenstein qui, en dépit du métissage avec Charlie Chaplin ou
Buster Keaton, préserve sa vocation pour les mouvements de masse,
grandioses. Or, avec un tel arrière-plan, colossal, le personnage de
premier-plan est projeté, automatiquement, vers les étoiles. Il
devient donc comme les américains disent, “plus grand que la vie”.
En clair, Leontina Guran est construite comme unpersonnage symbolique de stature
monumentale. Je ne peux pas m’empêcher
de la voir comme un genre de réplique en négatif, diabolique ou
diabolisée, entourée par l’aura du vide, de la « femme-vampire »,
entière et paradisiaque de Mircea Eliade.
Dans un certain sens,
elle ressemble aussi à Gulliver, le personnage de Jonathan Swift,
fait prisonnier par les liliputiens. La ressemblance avec Gulliver,
et avec la littérature philosophique du XVIIIème siècle, vient
également de la sensation de „personnage théorique” émanant,
non par hasard, de Leontina. A l’opposé des réalismes
expérimentés avant lui, Gheorghe Crăciun n’a, à aucun moment,
eu l’illusion de „refléter la réalité”. La monumentalité,
diffuse mais constante, de son personnage paraît exposer, avec une
insistance que sa propre conscience d’auteur transmet, le
mécanisme mental de l’augmentation. La grandeur de Leontina ne
vient pas de la signification intérieure des faits qui lui arrivent,
ni de leur conformité avec une norme absolue, mais de l’orgie
dionysiaque de l’imaginaire
statistique. La représentativité ne
signifie plus pour notre auteur une relation formalisée avec la
réalité, mais exprime le pouvoir en soi de la formalisation, le
besoin de la raison humaine de projeter un ordre plausible,
probabilistique, sur les incohérences de l’expérience.
C’est pour cette raison que
“les situations” dans lesquelles est “placée” Leontina n’ont
pas de consistance “naturaliste”. En premier lieu, l’illusion
du mouvement est exclue. Même si les signes de l’épique
sensationnel ne manquent pas, les scènes sont, en fait, suspendues –
un genre d’expériences mentales figées, dont la texture est
volontairement moins compacte, pour laisser entrevoir les paramètres
sociologiques. L’art de Gheorghe Crăciun est de faire glisser
cette suggestion de modelage théorique vers la suggestion d’un art
hiératique du vitrail. L’attitude analytique du «concepteur de
fantasmes » est toujours convertie/subvertie en contemplation
esthétique. Entre la lucidité avec laquelle les coordonnées
socio-culturelles de l’ « hypothèse Leontina »
sont pensées et l’imaginaire, aux contours purs, proche de Platon
et Pétrarque, il met en place un perpetuum
mobile de transformations réciproques.
Gheorghe Crăciun déconstruit
l’illusion “naturaliste” également par le fait qu’il
abandonne ou met entre parenthèses ce qui, dans la rhétorique
scolaire, s’appellerait „la vie intérieure” du personnage.
“Les pensées” de Leontina ne sont jamais “restituées”. Les
motifs de ses comportements, les éventuels dilemmes ou débats, les
crises de conscience manquent presque toujours ou sont réduites au
strict minimum afin de rendre la narration intelligible. De
ce point de vue, Leontina est un personnage essentiellement muet,
une caractéristique qui accentue la condition de
statue, et par conséquent, monumentale
du personnage. Le “Mystère” qu’elle représente, obtenu non
par ambiguïtés et évanescences, mais par une clarté abstraite,
“théorique”, est intensifié par le grand déploiement des
perceptions sensorielles du premier plan. Fidèle à ses
préoccupations pour la philosophie analytique (très éloignées, en
fait, des théories du textualisme français auquel, par habitude, il
a été, à tort, associé) Gheorghe Crăciun modèle son personnage
en alternant les modèles cognitifs, pures logiques de représentation
de la réalité avec des clichés perceptuels restitués avec une
attention et une finesse extrêmes.
“Le flux intérieur” du personnage, destiné,
selon une convention plus ancienne du roman, à créer l’illusion
et à restituer l’idée philosophique d’un continuum vital, est
remplacé par un enregistrement minutieux/une projection de
sensations, qui suggère les approximations continues du calcul
infinitésimal: “Sable de chaux dans les yeux. L’odeur de
l’épiderme de vieux. Le thé âpre à la menthe-crépue. Le plasma
de miel des mirabelles. La margarine brûlante. Le beurre fondu. Le
feu de copeaux de sapin ” (p. 146). A partir de la simple
“technique de notation” (ou “le style de la seconde”, comme
auraient dit les naturalistes allemands des années 1900), Gheorghe
Crăciun parvient à des déploiements amples, symphoniques,
suggérant un Bertrand Russell pratiquant des exercices de
respiration wagnérienne. Le lecteur est souvent pris par cette
dilatation stupéfiante de “l’immédiat”, l’effet étant
similaire avec celui des films en trois dimensions, dans lesquels on
a la sensation que l’image sort du cadre et se déverse sur nous.
Une autre association que
je ne peux réprimer – même si elle est probablement trop
personnelle et, donc, excentrique pour pouvoir la communiquer telle
qu’elle – est celle avec les films de Peter Jackson, d’aprèsLe Seigneur des anneaux de
J.R.R. Tolkien. Soyons bien clairs : il ne s’agit pas du texte
en lui-même, qui se caractérise plutôt par une sécheresse au
niveau des détails sensibles, mais du passage à l’écran de sa
trilogie, qui, justement, remédie à ces déficiences. Les films de
Jackson vivent justement par la force et la crédibilité des
détails, entrant en résonance avec le fond “surnaturel ”.
Quelque chose d’analogue se passe dans Pupa
russa: la prédominance des perceptions
corporelles entre dans un étrange et fascinant processus de réaction
avec la monumentalité “vraisemblable”, mais également
“artificielle-théorique” et “ symbolique-fantasmatique”, du
personnage central.
L’un des théoriciens
littéraires ayant fasciné la génération de Gheorghe Crăciun,
(voir également, à ce sujet, la célèbre auto-préface-manifeste
de Mircea Nedelciu, l’autre grande personnalité intellectuelle de
la prose des années 80, dans son roman Traitement
fabulatoire) est Northrop Frye. L’une
des idées les plus puissantes du célèbre révérend canadien
passionné par l’étude de l’imaginaire archétypal est que
l’histoire de l’épopée occidentale peut être vue comme une
dégénération continue du statut du personnage: si, dans
l’antiquité classique, celui-ci est d’habitude, un dieu, de
condition surhumaine, ou un héros soulignant l’aspect sublime de
la condition humaine, dans la littérature moderne, il tend à
devenir sous-humain, étant réduit au statut ironique et désespérant
d’une marionnette. Mais Frye va plus loin dans ses observations,
spéculant qu’au moment où la limite inférieure du processus est
atteinte, quand le personnage atteint le point le plus bas de sa
„degradation”, une sorte de reprise du cycle apparaît.
Autrement dit, l’art de l’absurde commence à gagner des nuances
ritualiques, et la marionnette sous-humaine tend à s’ériger en
divinité.
Selon moi, Pupa russa
est un roman construit, sur cette théorie, ou vision. Leontina Guran
représente, jusqu’à un certain point, autant la réplique
ostentatoire-negative des grandes déesses fertiles de la culture
Cucuteni, que celle des mythes émancipateurs de „l’éternel
féminin” incarnés, en cette époque héroïque de notre
modernisation, dans „La Roumanie révolutionnaire” du peintre
Rosenthal. Mais chez Leontina, incarnation des dimensions
apothéotiques de l’echec, il semble survivre, en dehors de tout
raisonnement, à un niveau plutôt physique, somatique, dans une
forme presqu’inconsciente, quelque chose de l’ordre de
l’espérance. Ou un désir d’espérance. Le meurtre final de
Leontina, par un agent inconnu, devenant ainsi un acte impersonnel,
frise le sacrifice rituel et ouvre la perspective d’un
déclenchement des forces regénératives de l’imaginaire
collectif. La mort de Leontina doit être pensée selon la dimension
monumentale du personnage. Au final, elle devient l’objet d’un
exorcisme: le sacrifice suggère le désir collectif de la société
roumaine sortie du communisme d’oublier sa lâcheté profonde,
essentielle, de refouler son sentiment de culpabilité, de propre
misère morale. Mais, de manière pratiquement inévitable, le
symbolisme de la mort entraîne celui de la résurrection: le
personnage Leontina transmet aussi ce sentiment aveugle et courageux
d’exister, de survivre à n’importe quelle condition, en
dépit de n’importe quelle condition.
Gheorghe Crăciun nous
oblige ainsi à réfléchir, au-delà des clichés de service, à ce
que signifie pour nous, aujourd’hui, ici et maintenant, le
mythe. La définition que ces pages de
prose, consistantes, m’ont suggéré: une chimère sociologique sur
laquelle se fixe, autour de laquelle coagule, tel un nimbe, la
conscience intense de ce que nous ne pouvons pas comprendre sur
L’autre et sur nous-mêmes. Un contour dessiné avec soin, selon
les approximations de la raison expérimentale, statistique, dans
lequel irradie, avec force injonctive, une sorte de plénitude du
néant.
De là, Gheorghe Crăciun
reprend un célèbre aveu de Gustave Flaubert, „Madame Bovary
c’est moi”, („Leontina c’est moi”, p. 385), en lui donnant
un autre niveau de signification. Emma Bovary ou Leontina Guran ne
„sont” pas leurs auteurs dans le sens d’une identification
empathique sur laquelle ces auteurs auraient travaillé ou par
rapport à des masques féminins derrière lesquels les
auteurs-hommes cacheraient les parties les plus intimes d’eux-mêmes.
Ces personnages féminins „sont” leurs auteurs dans la mesure où
elles représentent la projection symbolique de ce qu’ils ne
réussissent pas à comprendre d’eux-mêmes. Elles sont leurs
auteurs car elles expriment quelque chose de profondément ancré
dans leur conscience: leur anxiété existentielle, l’incertitude
quant à leur propre identité, la lucidité aigüe des limites de
compréhension et d’empathie de la raison humaine, mais aussi
l’irrépressible envie de dépasser ces limites. Autrement dit, il
se pourrait que „moi-même” ne soit rien d’autre que mon propre
doute et ma propre interrogation, ma propre relation
d’attraction-répulsion avec moi-même.