L’écrivain Mircea Nedelciu n’a jamais atteint les 49 ans ; il a vécu 39 années dans un régime totalitaire, et durant les 10 dernières années de sa vie, il a été confronté à la maladie et à la mort. Né le 12 novembre 1950 à Fundulea, dans une famille d’agriculteurs, il a été élève à l’école générale du village, puis au lycée de Braneşti et à la Faculté de philologie (roumain-français) de Bucarest. Il a grandi au sein d’une famille qui essayait de ne pas se soumettre au système collectif (sa plus grande sœur - exclue pendant un an de la faculté - en supportera les conséquences). Il a achevé sa formation dans le milieu professionnel très sérieux et assez libre du Bucarest de la fin des années 60 (offrant ainsi une impression de normalité), lisant la presse étrangère, la littérature et la théorie occidentale contemporaine, provoquant des débats libres avec ses camarades de génération (dont certains issus du cénacle Junimea – la Jeunesse - conduit par Ovid S. Crohmălniceanu). Il préservera sa liberté d’esprit (à double racine, paysanne et littéraire), à la fin de ses études (1973) au sein d une vie de marginal, semblable d’ailleurs à celle menée par une majorité des écrivains de sa génération, celle des années ‘80, qui ne réussit plus à vivre de l’écrit, comme des écrivains exerçant librement leur profession, ni à occuper une place dans la presse ou le milieu éditorial (comme ce fut le cas pour une bonne partie des écrivains de la génération précédente). Après avoir refusé la répartition gouvernementale, à savoir un poste dans le Delta, il vit d’expédients et d’emplois provisoires (guide ONT est son activité la plus constante). Il subira les conséquences d’une telle existence, parasitaire selon le régime, lorsqu’il est arrêté quelques semaines, en 1977, pour trafic d’argent. En 1982, il est engagé – pour la première fois avec un contrat de travail – en tant que libraire à la maison d’édition Cartea Românească, un lieu (plus tard légendaire) de rencontre pour les jeunes écrivains provinciaux et – du point de vue politique et non littéraire – marginaux. Il continue d’être harcelé pour deux fautes politiques : il n’est pas membre du parti et le frère de sa femme vit aux Etats-Unis.
« Moi, un certain Mircea Nedelciu… »
Mircea Nedelciu fait ses débuts éditoriaux en 1979 avec le volume de prose courte Aventuri într-o curte interioară (Aventures dans une cour intérieure – Ed. Cartea Românească). Au cours des dix années qui suivirent, il publiera la plupart de ses volumes : Efectul de ecou controlat (L’Effet d’écho contrôlé, prose courte – Ed. Cartea Românească, 1981), Amendament la instinctul proprietăţii (Amendement à l’instinct de propriété, prose courte – Ed. Eminescu, 1983), Zmeura de cîmpie (La Framboise des champs, roman – Ed. Militara, 1984), Tratament fabulatoriu (Traitement fabulateur, roman – Ed. Cartea Românească, 1986), Şi ieri va fi o zi (Et hier sera un jour, prose courte - Cartea Românească, 1989). Bien qu’il les ai écrits à une même période, certains de ces livres seront publiés plus tard : c’est le cas du roman (écrit en collaboration avec Adriana Babeţi et Mircea Mihăieş) Femeia in roşu (La Femme en rouge – Ed. Cartea Românească, 1990) et Povestea poveştilor generaţiei ‘80 (L’Histoire des histoires de la génération 80, prose érotique – Ed. Nemira, 1998).
Quand, après décembre 1989, il pénètre un autre monde[1], plus accueillant, plus adapté à son esprit libre et à sa volonté d’accomplir quelque chose, sa vie est marquée et consommée par la maladie (le syndrome d’Hodgkin) dont les symptômes, imprécis, apparaissent dès 1988. Il doit subir une très lourde intervention chirurgicale en France et passera, les dernières années de sa vie en fauteuil roulant. Il met en place et dirige une association roumano-française de diffusion éditoriale, il s’implique dans la vie professionnelle de la brèche littéraire, il écrit – entrecoupé de pauses liées au rythme de la maladie et à la peur que l’écriture, elle-même, dans un certain sens, le perde – un roman qui comprend également en arrière-plan un fond autobiographique, Zodia scafandrului (Le Signe du scaphandre), ouvrage posthume publié par les éditions Compania. Dans cette existence profondément marquée par les épreuves, Mircea Nedelciu, obstiné et courageux, fait preuve d’une force surprenante, qui incitera Alexandru Muşina à le comparer aux héros, dans le sens fort, masculin, antique, du terme : « La générosité, le culte de l’amitié, le sens de l’honneur et, surtout, l’indifférence face à la mort, le distinguent de façon discrète, mais manifeste, de tous ceux qui l’entourent » (Formula AS, nr. 371 ; 19-26 juillet 1999, p. 3). Le fait est que dans la terrible, inégale (et justement, par conséquent, tragique) bataille qu’il mène contre la mort, Mircea Nedelciu vit intérieurement dans un mode affirmatif (il pensait positivement, se rappellent ses proches), se situant constamment et avec obstination du côté de la vie. En 1996, après son deuxième voyage en France, il avoue dans une interview accordée à Viorica Rusu : « Revenant à l’angoisse, il y a deux manières de se rapporter à elle : soit vous cédez et vous laissez les autres faire quelque chose. Et vous, vous avez cédé. Ou bien vous luttez. Pour diverses raisons, je n’ai jamais rencontré ce moment de renoncement. Ni même quand j’ai vu cette somme énorme [700 000 dollars, somme nécessaire à son traitement]. Immédiatement, je me suis posé la question : par quels moyens, comment la trouver... Je me suis mis à y penser, évitant, naturellement, la solution « c’est impossible de rassembler cette somme », tout comme celle de l’humiliation ». Dans la dernière année de sa vie, il continue à croire que « le désespoir est, cependant, un pêché » (Formula AS, n° 346, 25 janvier-1er février 1999), et seulement quelques jours avant la fin, il confesse – dans un troublant texte testamentaire – qu’il se prépare à rencontrer Dieu tout en continuant à lutter contre la mort : « Je sais. Le temps semble être devenu maintenant très court, et mettre précisément par écrit tout ce qui nous passe par la tête ne sert plus à rien. Il faut faire des sélections, des essais, il faut savoir faire l’inverse du couturier : mesurer une seule fois et couper dix fois, jeter, suggérer plutôt que développer en détail. Mais ce sont des choses qui s’apprennent : en fait, elles ne s’apprennent même pas, elles viennent d’elles-mêmes, sous la pression du temps qui, comme je disais, donne l’impression d’être devenu très court. Ce qui est au bout a maintenant une forme (hideuse) qui nous regarde sans cesse. On sait depuis bien longtemps que cette figure est là, mais on s’efforce de l’ignorer, de la considérer lointaine, d’essayer de jouer la comédie, souvent dans son dos, de lui faire parfois un pied de nez, sachant que, même elle, ne nous prend pas au sérieux. Maintenant non, cela n’est plus possible, la confrontation est inévitable, il faut lutter, et ne pas s’esquiver. Lui rappeler qu’elle est laide, alors que la vie est très belle, se baser sur la distance qui vous sépare encore plus, comme une distance extrêmement élastique, extensible que l’on peut dédoubler selon des dizaines de méthodes, dont l’écriture, c'est-à-dire en couchant les idées sur du papier. Le match est entré dans sa phase nerveuse, vive, phase dans laquelle les erreurs se paient double, triple, quadruple, une raison supplémentaire pour ne pas en faire une de plus. De ce point de vue, la position d’homme horizontal peut être même un atout : on ne peut pas descendre, on peut seulement avancer et se retirer (stratégiquement, naturellement). On va voir ce que tout cela donnera, mais je peux vous dire maintenant que j’ai découvert certains trucs (avec certains adversaires, sans les trucs, lutter n’a aucun sens). Par exemple, décrire en détail un pied en bonne santé, les doigts de pied qui remuent librement de bas en haut, le mouvement d’une cheville fine, le jeu des jambes et des mollets entrant dans la danse – tout ceci place mon adversaire hideuse dans une véritable crise d’incertitude. Elle sait déjà que mes pieds lui appartiennent, mais moi je parle des autres : il en existe tant et il y en aura tant d’autres ! » (Omul orizontal - L’Homme horizontal, dans Formula As, n° 371, 19-26 juillet 1999). Au moment où ce texte est publié, seuls les mots sur le papier peuvent désormais parler de la beauté de la vie. L’écrivain Mircea Nedelciu s’éteint le 2 juillet, quatre mois avant d’avoir 49 ans.
« Les choses se passent comme vous les voyez »
Les critiques ont toujours fait une différence (même quand leur intention était de les accorder) entre « le quoi » et « le comment » écrit Mircea Nedelciu, entre la dimension expérimentale et celle réaliste ou existentielle de son écriture. Si, à ses débuts, la critique et le public ont eu tendance à souligner l’innovation, plus tard, l’accent portait, au contraire, sur la consistance du dire et sur les attributs traditionnels propres au prosateur. L’opinion de Gheorghe Crăciun, lui-même prosateur, défenseur renommé et praticien de l’expérimentation, me parait symptomatique de cette transformation (et place la lecture dans une certaine impasse). Exaspéré par le cantonnement des approches critiques dans une comptabilité de la nouveauté et dans un inventaire de procédés – il finit par écrire, se référant à la prose courte de son homologue :
« Mircea Nedelciu n’est pas un avant-gardiste, (préoccupé par le sabotage et la disqualification du langage), ni même un auteur expérimental (préoccupé par l’exploration des limites du langage). » (In Un outsider de la littérature, journal Observator cultural, nr. 3, 14.03-20.03.2000, p. 5. Le même numéro accueille deux articles consacrés à la prose courte de Nedelciu, de Luminiţa Marcu et C. Rogozanu, exprimant des points de vue semblables.) Afin de donner de la valeur au prosateur, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de nier un aspect évident et caractéristique de son œuvre. Bien sûr, Mircea Nedelciu a toujours été préoccupé par l’expérimentation (plus fortement au début, ses trois premiers ouvrages assumant, conformément à un programme établi, leur caractère expérimental) et ce qui est sûr c’est que l’écrivain a réussi à imposer, aux côtés d’autres prosateurs de sa génération (Gheorghe Crăciun, Ioan Groşan, Adina Kenereş, Sorin Preda, GH. Iova, Al. Vlad, Cristian Teodorescu etc.) une nouvelle méthode de production et d’utilisation des histoires, contribuant, de manière déterminante, à l’acclimatation dans la prose roumaine de procédés devenus aujourd’hui courants (insertions et citations, narration à la deuxième personne, intersection et fragmentation d’histoires co-présentes dans le texte, multiplication des variantes etc.). Or ces « cascades de procédés » - selon l’expression de l’auteur d’Un Nouveau personnage principal, texte anthologique de Gheorghe Crăciun dans
Aujourd’hui, alors que la prose de Mircea Nedelciu est au centre d’un procès de canonisation (de reconnaissance institutionnelle), mais aussi du classicisme à l’épreuve (vérifiant par conséquent si ce discours est capable de parler dans un langage universel), il est légitime de nous demander – avec l’exigence que réclament les grands écrivains – si Nedelciu est seulement un technicien du discours ou si, à côté de cette qualité incontestable, il est également un artiste, s’il est seulement un virtuose capable de bâtir des maquettes et des passerelles, ou s’il construit dans ses textes des mondes vifs, singuliers et inimitables. Deux observations élémentaires s’imposent : la « catégorie classicisme » renvoie à ces écrivains qui ont eu la conscience et la volonté d’innover, qui ont déplacé la limite de la langue, de la perception, de l’idée sur l’humain, sachant que tous les efforts novateurs n’atteignent pas l’excellence, que certains d’entre eux restent de simples étapes d’exécution, qui attestent du sérieux et de la responsabilité de l’expérimentateur. Ces observations s’appliquent également à la prose courte de Mircea Nedelciu : certains textes témoignent d’options discursives et esthétiques, elles prouvent une orientation et un travail, un professionnalisme de l’écriture, sans atteindre la valeur artistique de longue haleine. Les autres, en revanche, sont d’une qualité littéraire exceptionnelle et ils constituent, chacun d’entre eux, des arguments prouvant que le technicien, le stratégiste Nedelciu est un artiste de la prose courte. Dans ces pages, je m’arrête à quelques uns de ses textes aboutis, construits, dans lesquels le lecteur a la chance de retrouver ses propres thèmes existentiels, de reconnaître (agencées selon un style unique, propre à l’art véritable), ses questions et ses tourments.
La majeure partie des nouvelles de l’écrivain porte sur la réalité immédiate, quotidienne, centrée sur le thème du voyage (avec les variantes du vagabondage et de l’errance) qui favorise moins la péripétie (comme c’est le cas dans la prose traditionnelle) et davantage l’investigation d’une réalité en kaléidoscope. Par l’intermédiaire de personnages en voyage permanent (comme Great Bibi, qui « partait sans tenir compte de sa fatigue, de son sommeil ou de son état » ou comme d’autres chauffeurs, professionnels-indépendants ou de guides – la profession préférée –, parce qu’un guide découpe le monde qui l’entoure »), un monde très varié de figures, et surtout de langages, enregistrés et reproduits dans leur savoureuse diversité, se construit. Dans le meilleur de ces pages, cette prose associe le thème du voyage et le thème de l’intériorité déboussolée ou du moins contrariée, l’intériorité d’individus qui se déplacent pour ne pas attendre la pause de l’analyse, qui écoutent les voix extérieures pour ne pas entendre la voix intérieure. Lorsqu’ils font une pause, ces personnages vivent des tremblements de terre émotionnels variés, plus ou moins grands : les pleurs étouffés du vagabond Alexandru Daldea, la tentative de suicide de la turque Dilaré (personnages de l’histoire Amendament la instinctul proprietăţii). Les jeunes d’Aventuri dintr-o curte interioară sont eux aussi dans la situation d’êtres abandonnés, toujours dans l’adolescence (proches de la majorité), ils parviennent à opposer au monde grisâtre qui les entoure et à leurs propres drames (deux d’entre eux sont orphelins et écoutent, un dimanche froid, l’histoire d’un troisième dont le frère est mort) les images d’un rêve ou d’un projet. Le narrateur développe toujours une image paradisiaque (« des globes étranges et brillants qui naviguent dans une sorte d’impondérabilité et que toi, à ton tour impondérable, tu peux recueillir d’un simple désir », où « les globes pourraient être des heures ou bien des jours parmi lesquels tu pourrais choisir de vivre »), pendant que tous se retrouvent dans l’image étrange de quatre hommes, « marchant, avec leurs perches sur le dos, cherchant bien sûr quelque chose, nous, nous ne savons pas quoi, mais cherchant probablement, pourquoi pas, les traces des oiseaux ou les traces de certains oiseaux ».
Le narrateur de la nouvelle exceptionnelle intitulée Partida de « Taxi-sauvage » (La Partie de « Taxi-sauvage ») est lui aussi une nature fragilisée intérieurement, un « abîmé». Quitté par la fille qu’il aimait depuis environ un an, il continue à se trouver dans un état de convalescence émotionnelle, dont il essaie de sortir par l’intermédiaire d’une vie désordonnée, de marginal, cherchant et provoquant « des risques gratuits ». Avec Great Bibi et G.V. (eux-mêmes des désenchantés de la vie), les personnages vivent dans un grenier sordide (le prosateur est un véritable maître dans la saisie des pièces froides et inhospitalières où les jeunes consument leur chaleur et leurs désillusions - voir aussi à ce sujet O traversare – [Une traversée]), ce sont des chauffeurs de taxi clandestins s’approvisionnant illégalement en essence chez un aviateur travaillant dans l’aviation utilitaire. L’équilibre instable issu des courses quotidiennes, d’un certain humour et de l’étrange bruit de la rue est perdu à partir du moment où Great Bibi apprend puis rapporte dans la mansarde l’histoire tragique d’un garçon de huit ans, mort d’hémophilie. Cette étrange histoire les renvoie à leur condition d’exclus, révèle l’insignifiance de leurs propres vies, amenant G.V. à poser clairement la question pathétique que, dans un certain sens, de nombreux personnages dans les récits de l’écrivain éprouvent: « Que manque t’il à ce monde pour s’intégrer?». Cette même auto-confrontation est également présente – même si elle concerne une autre génération - dans Efectul de ecou controlat : un chef demande à Gregor Vranca, d’écrire une délation sur un autre chef, un peu plus élevé, travaillant au ministère. Comptable de métier, le personnage essaie de s’habituer à l’idée qu’il n’a pas l’étoffe d’un héros, tandis que son ami, Le Peintre (un artiste, comme on l’aura compris), lui dévoile la nature basse de l’être vivant qui a peur : « Monsieur, t’es maintenant une souris, avait dit Le Peintre, une souris à la fourrure grise et aux yeux effrayés». Il faut signaler qu’en dehors des significations visibles de « l’effet d’écho » - tandis qu’on demande au protagoniste d’être l’« écho » démasqueur d’une scène triviale, Le Peintre travaille à un tableau nommé « La Rue de l’écho »-, le texte entier est un écho intertextuel, car Gregor Vranca est, en transparence, une hypostase lointaine au Gregor Samsa de La Métamorphose de Kafka.
L’identité des personnages, quand ils sondent la mémoire familiale (un autre des thèmes phares dans l’œuvre de l’écrivain) est également indécise, inaboutie. Une distance sévère sépare les générations : qu’il s’agisse des fils de paysans ne parlant plus le langage de leurs parents et vivant leur propre vie, « comme un roman baroque », très loin de la simplicité originelle (Călătorie în vederea negatiei – Voyage vers la négation) ou des fils de citadins impurs, immoraux. En quelques mots, ils sont orphelins, tout comme ils sont aussi, dans leur ensemble, les héritiers des troubles des années ’50, dont personne de la génération passée ne parle avec clarté : « Ceux que tu interroges, font comme s’ils en savaient beaucoup, mais quand il s’agit de raconter, personne ne sait faire. En plus, certains disent que c’était mauvais, les autres que c’était, dans un certain sens, mieux, et nous, on ne sait pas ce que l’on doit croire parmi toutes ces histoires » (Amendament…). Ces personnages ont, par conséquent, une paternité morale incertaine, oscillant entre victimes et agresseurs, c’est ainsi le cas de Bebe Pîrvulescu (dans Amendament…) ou de Marcel Rădulescu (dans Crizantemele din tundra – Les Chrysanthèmes de la toundră). Tous les deux ont pour père un officier du système répressif et une mère qui a vécu une grande passion amoureuse avec un ennemi du régime » [2].
Partant de cette prose du quotidien qui parvient à établir un réseau et à traduire une homogénéité du monde (en majeure partie par l’intermédiaire de la pérégrination des personnages d’un texte à l’autre), deux textes se détachent, même si la thématique de l’identité reste commune aux autres : Provocare în stil Moreno (Provocation dans le style Moreno) et Probleme cu identitatea (Problèmes d’identité). Parallèlement à son extraordinaire pouvoir d’anticipation du destin de l’écrivain[3]. Provocare… est une histoire qui insinue dans la prose du quotidien une dimension thanatique. Une suite de coïncidences bizarres et un « tourbillon imaginaire » conduisent à la guérison miraculeuse des protagonistes restés invalides depuis le tremblement de terre : le narrateur est immobilisé en chariot et son amante ne lui parle plus. Cette guérison inattendue (elle-même, un moyen de se détourner du quotidien) est rendue possible dans la mesure où le calendrier usuel coexiste avec le calendrier populaire, magique. Le jour des morts (préparé par certains des personnages) est ici mis en valeur, orientant ainsi les interprétations du texte selon deux modes : littéraire, dans le sens imposé par Caragiale, comme un jour de carnaval, d’agglomération citadine, et populaire, comme un jour de commémoration des morts, dans lequel s’ouvrent les ciels. Or, ce « trafic » cosmique paraît justement favorable au miracle, dans une manière légèrement proche de l’écrivain Mircea Eliade.
Probleme cu identitatea (variations dans la recherche du thème) représente probablement, parmi ses textes de prose courte, l’apogée esthétique de Mircea Nedelciu. Partant d’un même événement, le texte contient trois variantes, deux fictionnelles et une autobiographique (vérifiable, faisant référence à des personnes réelles, notamment à des écrivains de Timişoara). Le jeune Mureşan Vasile, que les proches appellent Murivale, un artiste-bohème talentueux (un vagabond, comme la majorité des personnages des livres de l’écrivain), apprend la mort du poète Nichita Stănescu et, défiant toutes les interdictions (et pas les moindres : dans la première variante c’est un ouvrier qui abandonne son chef, dans la deuxième un soldat-déserteur, et dans la troisième un jeune plasticien sans argent à Timişoara), décide d’aller à Bucarest pour le surveiller, dans un premier et dernier hommage autour du catalfaque. Bien plus que le thème de l’art et de la condition de l’artiste (dans sa double hypostase : consacré et dilettante, ambitieux), le texte privilégie le thème de la petite humanité qui, confrontée à la mort, parvient à mesurer la fragilité, mais aussi, dans un certain sens, la grandeur humaine, dans ses mouvements pathétiques, désordonnés et ridicules. Murivale arrive à vivre un véritable moment d’élévation spirituelle. Entre les deuils vécus et le quotidien immédiat qu’il traverse, le jeune personnage vit au cœur d’une discordance aux effets artistiques et émotionnels puissants. C’est une vie remplie de perfidie, de trahisons, de fragilité et d’exaspération, d’irritations conjugales, de complicités inattendues que Nedelciu construit par complémentarité et non par antithèse, afin que l’art atteigne, dans les yeux mêmes des petites gens, un inexplicable – pour eux aussi – éclat. Le thème de la prédestination et de la fatalité résonne dans les poèmes récités par Murivale et dans le splendide chant de noël sur le cerf que les enfants du train entonnent, et qui deviendra le thème majeur de la nouvelle, renfermant tous les autres.
Bien qu’elle ne soit pas agréée par la génération des années ’80 (la génération d’écrivains la plus citadine de la littérature roumaine), la problématique de la ruralité parvient également à s’exprimer dans certaines de leurs œuvres. Elle apparaît aussi chez Mircea Nedelciu, dans quelques-unes (assez peu nombreuses) de ses proses courtes, plutôt sous la forme d’une ruralité agressée et pervertie, par l’intermédiaire de personnages eux-mêmes nomades, incapables de se fixer durablement dans une identité stable. Aux côtés des déjà classiques 8006 de
Lisant la prose courte de Mircea Nedelciu, nous avons la chance d’entrer en contact avec un moment de résurrection (comme on a souvent appelé), moment faste du genre, et de comprendre, par l’intermédiaire d’un de ces représentants les plus significatifs (un promoteur et, sous de nombreux aspects, une emblème), le modèle de créativité propre aux prosateurs des années 80. Qui plus est, je crois qu’il offre un privilège : celui d’entrer dans des mondes uniques, dans lesquels nos jumeaux de papier vivent, cherchant, comme nous, une identité ou la promesse d’un sens. Dans les mondes uniques et inimitables, créés par un écrivain classique, Mircea Nedelciu.
[1] Sur les coûts existentiels occasionnés par l’entrée dans ce nouveau monde, payées par la génération elle-même, Mircea Nedelciu écrit dans une de ses rubriques de Formula AS (
[2] la figure du père protecteur et solidaire avec son fils apparaît dans O căutare în zapadă (Une Recherche dans la neige), un texte-réplique à celui de Marin Preda, Viaţa ca o pradă (
[3] Esprit national, Mircea Nedelciu a été fasciné – disent ses proches – par les coïncidences inexplicables, mystérieuses, qui échappaient à son intelligence perspicace. Lui-même a écrit sur des coïncidences des plus troublantes (dans Provocare...), lesquelles dépassaient largement le fait que le personnage soit immobilisé en fauteuil roulant (comme l’était l’écrivain dans les dernières années de sa vie), le texte contient de nombreuses citations insérées : une bonne partie d’entre elles sont des citations de et sur Mihai Bulgakov, „écrivain soviétique (1891-1940), auteur de romans”, dont l’oeuvre fait apparaître - je cite - des „sens autobiographiques”. Comme Bulgakov, Nedelciu est mort à 49 ans .












