L’hiver des hommes, Les sangliers étaient dociles

Ştefan Bănulescu | August 18, 2008
Translated by: Agnès Birebent

 

Condrat est debout, il appuie la rame contre les troncs épais des chênes et fait avancer la barque dans la forêt. Contre la barque, se heurtent des blocs de glace et des branches cassées, mêlés à des amas d’herbe flottants, à des feuilles mortes, à des plumes de cormorans et de hérons. La tempête fait tourbillonner l’eau parmi les arbres et les broussailles. L’eau n’est pas si profonde mais, passant sous l’écorce des vieux arbres, elle atteint presque leur ramure – et au-delà du bruit de la tempête et des blocs de glace s’écrasant contre les chênes, on entend le va-et-vient de l’eau sous l’écorce des troncs. Les herbes sèches, celles de l’année passée, réémergent avec la tempête et le passage de la barque.
Toute la puissance que Condrat emploie pour pousser la barque et la maintenir en équilibre dans la forêt se remarque à peine dans ses mouvements calmes. Ses yeux bleus, délavés, regardent fixement quelque part devant lui.
– Tu as vu quelque chose, Condrat ? – crie l’homme gras, ventru, depuis l’autre coin de la barque, hurlant les mots pour être entendu à travers le bruit de la tempête et des branches.
Condrat ne répond pas, il continue à ramer. Sans regarder vers l’autre, il manie la rame et contourne un vieux chêne séché, écroulé dans l’eau, les racines arrachées et béantes. La bise roue l’eau de coups, repousse les grosses et longues veines des racines sur le tronc couché, les faisant se rencontrer et se mêler aux branches de la cime.
– Une bonne chose qu’il se soit brisé, le birbe ! Regarde comme il baise ses racines ! – hurle à nouveau le ventripotent depuis l’autre bout de la barque, face au vent, cherchant de sa bouche édentée le meilleur endroit pour que ses paroles hurlées volent directement vers Condrat. Une bonne chose qu’il ait rompu, ce vieux chêne-là !
Condrat n’écoute pas le gros, ou bien ne l’entend pas, il continue à pousser la barque avec la rame.
Le ventripotent se tait un moment, pour se reposer. Il respire difficilement et, de la manche de sa pelisse fourrée, il essuie la sueur, mêlée de pluie et de boue, qui coule sur son front étroit et sur ses joues rondes et rouges. Il prend avec ses mains sa jambe droite en bois et la pose sur le rebord de la barque, pour que, sous les coups de la tempête, l’embarcation tienne mieux l’équilibre. Ensuite, il prend un grand bol d’air et recommence à hurler :
– Il était tout aussi sec il y a trente ans. Et déjà droit comme un piquet. Les hommes ne le coupaient pas. Ils le contournaient, disaient qu’il n’était pas sec, qu’il était vivant, que – au diable ces imbéciles ! – ils ont dû croire qu’il avait accumulé en lui tellement de force qu’il pouvait vivre même sans feuilles. Et sans que l’on s’y attende, voyez, il était pourri comme un vinaigrier puant. Beurk !
Le ventru crache – et son crachat lui revient à la figure.
Condrat, répétant les mouvements de rame d’un côté et de l’autre de la barque, cherche à sortir des courants qui entourent le chêne écroulé, exposé en pleine tempête, au milieu d’une large clairière ; aucun arbre n’apparaît plus dans les cent mètres à la ronde.
– Regarde, Condrat, comment la glaise a absorbé ce birbe de chêne. Souviens-toi quand il y avait de la terre. Ce chêne-là avait tout asséché autour de lui. Même l’herbe n’y poussait plus. Et les gens disaient : c’est là le plus beau et le plus vaillant des arbres. Il est la fierté de notre forêt. Ils coupaient de jeunes arbres, mais à celui-là ils n’y touchaient pas. Regarde-le maintenant comme il est vide, tu peux regarder à travers son tronc comme à travers une longue-vue ; c’est pour mieux voir la fin !
Condrat sort la barque des courants et la pousse avec force vers un fourré de grands arbres devant lui.
– Peut-être que je ne devrais plus parler, Condrat. Je ne peux plus rien mesurer, avec les paroles. Jour et nuit, elles viennent les unes après les autres et on passe à travers elles comme à travers des souvenirs. Où il y a encore de la terre, on ne peut plus passer. Cet hiver, les oiseaux polaires ne sont pas venus dans notre Delta, comme ils avaient l’habitude de le faire en temps de paix, pour passer les grandes vacances. Ils n’ont plus par où voler, du Pôle jusqu’ici. Le ciel est occupé. La bataille des boulets est longue. On est presque en mars – et tu vas voir, les grues ne viendront pas du sud ce printemps. Au-dessus de la Grèce et de l’Italie combien d’oiseaux vont pouvoir passer ? Rommel est encore en Afrique. Il ne nous restera que les moineaux, mon cher garçon.
Le ventripotent fait de nouveau une courte pause, il se remplit encore la poitrine d’air, il ajuste sa bouche au vent et recommence à vociférer :
– J’ai envie de parler, Condrat. Moi, j’ai été quelqu’un, Condrat, un esprit élevé, et je me suis perdu ici parmi vous. Autant que j’ai vécu – comme j’ai vécu – je n’ai eu personne avec qui parler dans ce village. Isolé comme je l’étais, j’ai commencé à parler la nuit, dans mes rêves. Je me couchais, je m’endormais profondément, et au milieu de la nuit je rêvais à voix haute. Il faut croire que je parlais bien : ma femme avait pris un temps l’habitude de se réveiller la nuit, sortait du lit, prenait un ouvrage, s’asseyait sur une chaise, collée au poêle et elle m’écoutait. Un beau matin, elle m’a dit : « Tu as parlé cette nuit mieux qu’il y a deux nuits. Tu as dit quelque chose au sujet d’un oiseau blanc, qui se tenait sur une patte dans le Delta, parmi les roseaux, et qui des étoiles buvait le lait. Il a bu du lait d’étoiles, il s’est rassasié et il a rebaissé son bec, pour se coucher. Mais les étoiles étaient cassées. Et tant de lait a coulé des étoiles sur l’eau d’en bas que l’eau s’est épaissie jusqu’à faire une sorte de terre ferme de lait. Et mon homme, tu m’as dit : " c’en est assez, on déménage, on se débarrasse de ce village misérable, prépare-toi, on déménage. Donne-moi un coup de main, qu’on prenne la maison, attrape-la bien par le auvent, fais attention, le auvent est assez pourri, qu’il ne se brise pas. Prend aussi tes aiguilles, ton ouvrage, ta chaise et ton poêle – on va sur la bande de lait dur. Là-bas l’eau ne nous submergera plus chaque année. Donne-moi un coup de main, qu’on soulève et qu’on prenne aussi l’église, les saints sont mouillés, on les mettra à sécher là-bas, sur la bande de lait pétrifié " ». Et combien d’autres merveilles n’ai-je pas dites. Mais au matin, au lieu de m’en réjouir, je ne les savais plus et j’écoutais en cachette ma femme les raconter aux voisines. Elle me volait, Condrat, et le pire c’est qu’il me semble qu’elle ne me volait pas comme il faut. Ma femme n’est pas très perspicace. Et je me rendais compte que, de ce que j’avais dit dans la nuit, elle ne me volait pas tout – et beaucoup de choses se sont perdues, sans que personne ne sache combien elles ont été entières et belles. Et il faisait jour à nouveau et je n’avais personne à qui parler, vous tous étiez pris par les soucis quotidiens, les enfants et les bêtes, l’eau qui vous avait inondés et qui vous inonde toujours et vous n’avez où aller, puisque personne ne se soucie de vous. Vous ne m’avez jamais pris comme il faut en considération, Condrat – même que certains riaient de moi, Vlase par exemple. Je n’ai eu personne à qui parler, c’est comme ça. Avec mademoiselle Maria – pff ! – c’est une vierge muette. Elle est plus sage-femme et aide-soignante qu’institutrice. Elle fait aussi office de mairie dans ce village abandonné où les naissances et les décès n’auraient sinon été consignés par personne. Laisse-moi parler, Condrat. (Condrat rame l’air absent, absorbé par ses propres affaires). Ecoute-moi maintenant, car qui sait après ça…Tu crois que moi je n’ai pas voulu faire office de mairie, ou au moins d’aide-soignant ? Mais la sclérose m’a atteint, vous, vous voyez seulement que j’ai perdu ma jambe, mais elle m’a atteint aussi les veines des mains et je ne peux même pas tenir le porte-plume pour noter l’année, le jour, le mois, l’heure. Ce sont vos eaux et vos hivers misérables qui m’ont rendu malade, comme elles ont fait pousser de lourdes clameurs au poète des amours délicates qu’a été Ovide.
Le ventripotent s’est enroué, il ne peut plus vraiment crier. Il ne trouve plus dans le vent le point le plus approprié d’où hurler les mots vers Condrat. Le vent se mélange et s’embrouille en lui-même, il s’entortille dans la pluie. Les paroles du gros se dissipent, elles se mélangent les syllabes, se défont et s’envolent au petit bonheur. Le gros cherche à les attraper par l’écoute. Elles lui semblent être, ainsi mélangées, avec les syllabes retournées et couplées différemment, des choses terribles – et il essaie de les attraper et de les mémoriser, en ayant l’espoir de survivre et de les raconter comme des souvenirs rares. Mais il ne peut plus attraper ces mots-là retournés, eux aussi lui sont volés et il n’entend plus – dans les moments de répit que laissent les coups répétitifs et brefs du vent – que le croassement des corbeaux, le craquement des branches et le son cristallin des blocs de glace dans l’eau. Il sent sa bouche vide et sèche et il passe sa langue sur ses grosses lèvres, mouillées par la pluie. Il touche avec sa langue quelque chose de froid et duveteux, au coin de la bouche. Il lève ses petits yeux, enfoncés dans le crâne –vers le ciel – et dit, cette fois à voix basse, gardant ses lèvres serrées l’une contre l’autre, pour que les mots ne lui échappent pas et pour les sentir mieux :
– Flocons de neige. L’hiver est de retour. On va avoir à nouveau des rafales.
Plus loin, Condrat conduit la barque dans un fourré d’arbres. Les chênes croissent ici les uns à côté des autres. Leurs troncs se touchent, leurs branches frappées par le vent entrent les unes dans les autres, s’éraflant, leurs sèves coulent épaisses et vertes, se mélangeant à la glace, à la pluie et aux flocons de neige qui s’intensifient, et à la boue qui se forme en croûte sur les vagues.
Ensuite, la barque arrive tout d’un coup dans une eau sans fin, sans même un arbre. La forêt s’est arrêtée brusquement. L’eau du Delta s’étend partout, turbulente et vide. Les îlots de jonc séché, d’un gris cendré, sombre, dispersés sur l’eau de part en part, ne peuvent pas tromper le regard, ils ne sont pas faits de terre. Ils flottent, entraînés par les tourbillons.
– Tourne la barque ! – hurle de toutes ses forces le ventripotent. En arrière, Condrat ! C’est tout ce qu’il y a. Il n’y a pas de terre. Ça ne sert à rien d’aller plus loin. Fais demi-tour, par tous les diables ! Il n’y a pas de terre dans la forêt – il n’y en a nulle part ! C’est inondé partout, dans le village, dans la forêt, dans les joncs. Demi-tour ! Nous n’avons pas d’endroit où enterrer ton enfant ! Il n’y a pas de terre pour un trou. Il n’est pas resté de terre, ne serait-ce que pour un trou. Demi-tour au village ! Peut-être trouvera-t-on une antichambre chez quelqu’un, une pièce pas inondée, on s’entend, et on l’enterre là-bas.
Condrat reste avec la rame qui pend dans l’eau. Il cligne sans cesse des yeux. Sous sa barbe de plusieurs jours s’entortillent des gouttes de pluie et de sueur. La pluie fine et dense rend l’air suffocant. Elle est traversée par des taches blanches et des piquants de neige qui tournent dans tous les sens. En rafale.
Condrat veut s’asseoir, se blottir. Il a froid. Il grelotte. Il regarde vers le fond de la barque et ouvre grand les yeux, il voit l’eau qui a passé l’ossature. Le cercueil de l’enfant flotte dans l’eau de la barque. La pluie et la neige tombent comme un brouillard sonore sur le couvercle de la bière.
Condrat redresse brusquement son dos, prend la rame à deux mains, retourne violemment la barque vers la forêt, la pousse furieusement, de toutes ses forces, serrant ses maxillaires émaciées et raides, frappant l’eau de tous côtés avec la rame. De ses mains il s’accroche aux branches, tire dessus pour faire du vent à la barque. La barque, en passant lestement sur les fourrés de jonc et les branches cassées, produit un son étouffé parmi l’eau mêlée de glace.
– Aux dunes, Condrat ! – hurle la voix. Pas vers le village, vers les dunes ! Mène-nous vers les dunes de sable, derrière le village. Les dunes sont hautes, l’eau n’a pas encore atteint leurs crêtes. Essayons d’abord là-bas. On l’enterre dans les dunes. On lui tresse un lit de branches pour qu’il ne s’enfonce pas dans le sable. Qu’est-ce que tu en dis, la femme ? – hurle le gros de ses dernières forces vers le fond de la barque, où se trouvait une femme, blottie à côté de la bière. La femme s’était tellement resserrée et ratatinée sous la pluie, au fond de la barque – elle s’était courbée et roulée en boule – qu’on la voyait à peine. Depuis l’extérieur de la barque, on ne pouvait même pas l’observer. On aurait dit qu’elle dormait. Elle avait enfoncé ses mains sous la toile de chanvre épaisse qui recouvrait le couvercle du cercueil pour les protéger de la pluie et de la neige – et pour les réchauffer. Sa tête aussi, baissée, elle l’avait enfouie dans la toile. Son foulard noir s’était imbibé d’eau, il luisait. L’eau s’était amassée dans ses plis comme dans de petites gouttières aux rebords blanchis par la neige.
Le bout de la rame de Condrat s’appuie lestement d’un arbre à l’autre. Dans des craquements longs, la barque fend la couche de glace et les branches enchevêtrées, elle tourne autour des arbres en de rapides zigzags.
La femme est toujours pelotonnée, avec les mains sous la toile, avec le visage enfoui dans le chanvre épais. Fatigué de suivre la fuite de la barque, les mouvements sauvages de Condrat dont on ne voit plus les épaules ni la tête parmi les arbres – le ventripotent s’endort, le nez vissé dans le col de sa pelisse fourrée, et commence à ronfler et à parler dans son sommeil – entre les ronflements – d’une voix forte, criante.
Au fond de la barque, la femme se retourne, relève la tête vers le ventripotent. La question de celui-ci lui était restée à l’esprit : « Qu’est-ce que tu en dis, la femme ? » – elle l’entendait continuer à parler, elle ne savait pas qu’il parlait dans son sommeil ni ce qu’il disait, elle ne comprenait pas ce qu’il disait, mais cela lui résonnait toujours à l’oreille : « Qu’est-ce que tu en dis, la femme ? ». Quand elle releva la tête – sans l’éloigner trop, cependant, du couvercle recouvert de toile, mais la couchant seulement sur une joue – les petites gouttières des plis du foulard, pleines d’eau, se vidèrent, faisant fondre les rebords de neige. La femme sentit l’eau froide lui dégouliner dans le cou, sur la poitrine, dans le dos. Le froid la fit se recroqueviller encore plus, mais elle se réjouit que l’eau glacée qui lui avait traversé la peau l’eût réveillée, lui rappelant qu’elle était vivante. Elle voulut reposer sa tête comme elle avait été jusqu’alors, mais les mots prononcés par le gros juste avant persistaient dans son esprit : « Qu’est-ce que tu en dis, la femme ! » – et elle se réjouit encore, rit même doucement, elle crut véritablement qu’elle était prise en considération et qu’on attendait son avis. Et elle commença à répondre, laissant aller les mots de manière décousue :
– Moi, qu’est-ce que je pourrais dire, père Ikim, vu que tu m’as demandé. Qu’est-ce que je pourrais dire. Que je l’ai dit de toutes les façons, que c’est mon enfant et celui de Condrat, il faut l’enterrer quelque part, il le faut, c’est sûr.
Ses paroles, personne ne les entend. En fait, ni même elle ne parle dans l’idée que quelqu’un les entende. Elle-même ne s’entendait pas de manière limpide et ne s’inquiétait pas de savoir si ses paroles avaient le moindre lien. Le diacre Ikim dort profondément et prononce des paroles agitées dans son sommeil. De l’autre côté de la barque, ne faisant plus qu’un avec la rame, Condrat lance la barque en avant parmi les arbres. La femme continue à parler – comme ça, pour le plaisir. Elle sent comment les mots résonnent dans sa poitrine, comment ils s’arrondissent, chauds, sur ses lèvres –et elle se resserre encore plus et encore mieux en elle, dans ses habits de bure usés, et elle y trouve son corps, petit et maigre, qu’elle ne connaissait plus depuis longtemps. Et elle rit légèrement, comme d’une beauté merveilleuse. L’eau glacée court, sonore, le long de la barque. La femme parle plus fort, se resserre plus encore dans ses habits, collant étroitement sa joue à la toile de chanvre posée sur le couvercle du cercueil.
– Comme je disais, père Ikim, qu’est-ce que je pourrais en dire, je l’ai dit de mille manières, comment ne pas le dire, vu que c’est mon enfant. C’est là où tu dis, mon père, et là où dit Condrat, qu’on l’enterrera. Comment faire autrement ? Mais où, si on ne trouve pas de terre ? Chez Vlase, le beau-frère, il y a une cour en hauteur, elle n’a pas été inondée complètement, dans sa cour ça se pourrait. De sa maison, je n’en parle même pas, l’eau n’est pas même arrivée au bord de son porche, comme elle n’est pas arrivée à l’école. Elle tient bien, la maison de Vlase. Il ne l’a pas réparée depuis trois ou quatre ans, pas même un clou. Des bons artisans, de Sulina, les piliers c’est un Tatar de Cîşla qui les lui a sculptés. Mais Vlase ne peut pas, c’est ce qu’il m’a dit : « belle-sœur Fenia, je ne peux pas ». Il a du fourrage pour les bêtes, dans la cour. Qu’il mette le feu au fourrage ? « Il faut me croire, belle-sœur Fenia. Regarde, je peux t’aider de quelques sous, je ne suis pas un sauvage, moi aussi j’ai des enfants. » Il en a deux, grandelets, mais vous les connaissez. « Je ne suis pas un sauvage ; je te l’emmènerais bien en barque jusqu’à Tulcea, soixante kilomètres, si tu veux l’enterrer là-bas, humainement, dans un cimetière. Mais je ne peux pas te l’emmener. Le Danube n’a pas bien dégelé, l’hiver est long, ça n’a pas fondu – il suffit de voir les lacs, ici – et ce n’est pas possible, le barrage de glace nous surprendra en route, et tu sais que le Danube n’a pas un mais trois bras, et que tous vont se jeter sur nous avec leurs glaçons. Mais du fourrage, on en a besoin, belle-sœur. Qu’on disperse les bêtes, pour qu’après ça – tu ne vois pas ? – elles se baladent avec de l’eau jusqu’aux genoux ? Regarde-les, belle-sœur Fenia, tu ne vas pas me dire le contraire : la vache avec la tâche blanche au front est tombée malade. Elle était bonne laitière, je la gardais comme reproductrice, elle est de Chilia-Veche. Tu as des nouvelles de ton frère Vangu, belle-sœur Fenia, à ce qui paraît qu’il est pêcheur à Chilia ? ». « Qu’est-ce que j’en sais, beau-frère Vlase… Il va bien, je n’ai plus entendu parler de lui ». « Le monde est ainsi fait, belle-sœur, on se perd de vue. Si tu veux du fourrage, je t’en donnerai un peu pour là-bas, de ce que j’ai, c’est pas beaucoup, et d’ici que l’eau le prenne, qui sait. Mais vous, belle-sœur Fenia, vous n’avez pas besoin de fourrage, vu que vous ne tenez pas de bêtes, et tant mieux pour vous, il vaut mieux ne rien avoir si c’est pour tout perdre. Moi, je les ai ici dans la cour, qu’est-ce que je peux faire, six j’en ai, six elles sont. Il les a repérées, ce voleur-là des marécages, ce Spovida la Bouche. Encore cet hiver. Il s’est attaché les os de cheval sous les sandales et il est venu par la glace, par le Danube, depuis la forêt de Leta justement, où il est maintenant, voir ce qu’il peut bien voler d’autre par ici. S’il ne s’était pas acoquiné dans la nuit des Rois avec la fille aux grandes dents de Capoutchi, car ils se sont aimés tout l’hiver sur le poêle, il me volait les vaches dès ce moment-là. Les gens disent aussi qu’Andrei le Mort, le père des voleurs, s’est réveillé. À quoi bon raconter alors qu’il serait mort de nouveau et pour de bon, pour la cinquième fois. Tu parles ! Quelqu’un l’a vu hier, dans la forêt à côté de nos dunes, il rapiéçait sa chemise dans un arbre. Il ne se calme pas même maintenant, quand c’est inondé de partout. C’est cette eau maudite qui l’a ressuscité pour qu’il nous guette. Il nous observe depuis la forêt, en compagnie des corbeaux. Crois-tu, belle-sœur Fenia, que cette petite pouliche de Vica, qui est la fille d’Andrei Le Mort et qui s’est réfugiée, souillée, dans notre village, crois-tu que, elle au moins, n’est pas en liaison avec ce voleur d’Andrei, avec son père ? Protège Condrat de Vica, la Fenia, que c’est aux hommes les plus braves qu’elle a fait tourner la tête avec son amour de pécheresse : à Petre le Litre, à Stavre le Cogneur, à Kizlinski, à Luca le Noceur, des hommes les pieds bien sur terre, avec femme et enfants. Elle a le goût des hommes dociles, la vipère, pour mieux s’y enrouler, selon son bon plaisir. Tu crois que Condrat l’a prise par hasard dans sa bande, cet automne, pour le braconnage dans les jonchaies ? Protège-le, la Fenia, ça ne vous entraînera que des ennuis, puis va savoir si Vica ne parle pas, après ils mettront plus facilement la main sur Condrat, puisque de toute façon il doit partir au front. »
Fenia, la tête couchée sur la toile, éclata en une sorte de sanglot. Et dans ce sanglot sec, sans modulation, elle commença à chanter, aussi sèchement, le chant de Vica. Elle le disait comme une lamentation et en même temps comme un blasphème. Elle pleurait son enfant mort, mais chantait aussi avec haine les paroles du chant de Vica :
 
Vica, fille de joueur,
De quel peuple es-tu, de quelles moeurs ?
Dans une barque tu as fleuri,
C’est le Danube qui t’a nourrie,
Un lit il t’a donné - et la lune
De son lait, sein nocturne…
 
Fenia bouge sa tête à droite et à gauche au dessus de la toile, pour s’essuyer les yeux et le nez – puis elle reprend le fil décousu de ses paroles au sujet de sa rencontre avec le beau-frère Vlase :
– « Eh, belle-sœur Fenia, c’est comme ça, protège-le, à Condrat. Cette Vica surgit comme son père Andrei, où tu t’y attends le moins. Après que Spovida la Bouche lui ait montré pour la première fois, cette folle a couru quatre jours dans les eaux, jusqu’au marécage Bogdaproste. Le temps qu’elle a passé là-bas cachée dans les joncs, elle y est bien restée un an, sa robe avait même pourri sur elle. Elle déambulait avec le bas et la poitrine enveloppés dans des feuilles de jonc, comme les tsiganes qui font venir la pluie, et elle se nourrissait en attrapant des poissons sous l’eau avec la gueule, comme les loutres. Et de Bogdaproste, où crois-tu qu’a ressurgi Vica ? A Babadag ! Une grande ville, avec une voie ferrée, et une mosquée. Et comment crois-tu qu’a ressurgi Vica à Babadag ? En calicot fleuri, rouge et jaune, jusqu’aux talons, et avec dans les cheveux des peignes bleus. Aux pieds – elle n’allait quand même pas continuer à marcher pieds nus ! – elle allait dans des sandales de velours blanc avec des boucles rondes. Et de qui crois-tu qu’elle a fait tourner la tête à Babadag ? De Hogea, le prêtre des Tatars et des Turcs. Elle l’a sorti de la mosquée. Hogea, jeunot de 78 ans, propre comme les murs à Pâques. Les gens de Babadag – des gens subtils, de la ville – ont fait mine de ne rien entendre ; de ne rien voir – pour préserver l’honneur de Hogea. Et ensuite Vica est revenue ici au village. Comme je te disais, belle-sœur Fenia, c’est dommage d’enterrer son enfant dans la cour de l’homme puis qu’on laisse aller les bêtes comme ça, sur lui. J’ai une barque à deux rames, que si le Danube n’était pas gelé, et quand bien même il dégèlerait, il faut du temps pour que les glaçons disparaissent, je te l’aurais emmené, belle-sœur, à Tulcea. « Comment moi je pourrais laisser mon garçon à Tulcea parmi des étrangers, père Ikim ? Quant à Carpena, mon père, quoi dire, je n’ai rien à en dire, une femme serviable, elle était de mon côté : « Laisse-la, Vlase, qu’elle l’amène et qu’elle l’enterre chez nous, dans la cour, qui est haute et empierrée ». « Ça n’est pas possible, la Carpena, enfonce voir un travers de bêche dans le sol de la cour et tu arrives à l’eau. Y’a de l’eau là-dessous jusqu’au moyeu de la terre. » Il est comme ça, le beau-frère Vlase, il parle bien, tu restes à l’écouter. Et le beau-frère Vlase a pris alors une bêche et il l’a enfoncée à côté d’une meule de fourrage. Et il a commencé à creuser. Il a creusé, creusé, il creusait et jurait, jusqu’à ce que de l’eau commence à bouillonner et à lancer des gouttes en l’air. Une eau limpide, de toute beauté. Dès que Carpena a vu l’eau dans le trou, elle a retroussé ses jupes, est tombée à genou, s’est mise à plat ventre et elle a commencé à boire avec délectation : « Elle est bonne, mon homme Vlase, tarissons-la et faisons-en une fontaine. Ne profanons plus le lieu, c’est péché de faire un cimetière. Une bonne chose, la Fenia, que tu aies eu l’idée de passer par chez nous, tu nous enrichis d’une fontaine comme il faut. Que ce soit à la mémoire de l’enfant. Allez, Vlase, on rentre, il faut s’incliner devant l’icône, car c’est un signe du ciel. » Et ils sont entrés tous les deux dans la maison, et moi je suis partie avec ma barque par la ruelle, pour chercher chez quelqu’un d’autre. C’est à tort que les uns et les autres qui disent des choses de Carpena – moi je n’ai rien à en dire. Non pas parce qu’elle est ma sœur. Mais elle ne cherche pas à être à la mode, elle porte toujours la même robe. Moi, je sais qu’elle a encore deux autres bonnes robes, en dehors de celle qu’elle porte, mais elle ne les met jamais pour se montrer. Ces robes bonnes, elle les a remplies d’herbe, de la bonne herbe, fauchée il y a un an à Periprava. Elle a aussi rempli d’herbe les coussins fleuris, en soie, du coffre, elle leur a cousu l’ouverture et les a montés sur l’armoire, dans le grenier. C’est comme ça qu’elle a fait, Carpena, et elle a bien fait ! Y aura-t-il encore un jour de l’herbe sur cette terre, ou n’y en aura-t-il plus ? Personne ne peut le dire.
Fenia parlait de plus en plus bas et lentement, elle ne se racontait plus ses histoires décousues que du bout des lèvres, sans mot. Elle arrêta de bouger les lèvres. Elle sentit qu’elles étaient saisies par le gel. Elle se souvint de ses mains d’une manière bizarre : elle ne savait plus où elles étaient et elle commença à les chercher, bougeant son menton ici et là au-dessus de la toile de chanvre craquelée comme de l’écorce. Elle sentit sous la toile quelque chose de dur, à peu près de la taille d’une paume. Au lieu de se féliciter d’avoir trouvé ses paumes, elle fut dégoûtée de les avoir trouvées et de devoir s’en occuper, les bouger, les désengourdir, leur trouver un abri, alors qu’elle était morte de fatigue et complètement gelée. Elle sentit que le couvercle du cercueil s’était collé à ses doigts. La glace sous la toile était luisante. La bise battait et amenait sans arrêt de la neige et de l’eau. Ses habits de bure pesaient sur elle lourds d’humidité, ils craquaient au moindre mouvement, ils étaient incrustés de glace. Ce n’était plus seulement les mains, mais maintenant le corps entier qu’elle ne sentait pas. Elle essayait de le chercher en bougeant son épaule osseuse à l’intérieur du vêtement de bure, là où elle supposait que les coutures étaient plus épaisses. Ou c’était son épaule, ou elle se trompait, parce qu’elle la sentit comme une planche humide. « Je me serais noyée. » Elle voulut décoller ses paupières de l’eau et de la glace qui coulaient en même temps sur son visage et pesaient sur les cils. Elle aperçut Condrat et le diacre à travers le rideau de pluie et la blancheur de la neige, tremblants, quelque part entre ciel et forêt. Il n’y avait plus de barque, on voyait seulement comment les flots effaçaient le contour des arbres, des branches, jusqu’à ce qu’il ne reste rien d’autre qu’une tâche blanchâtre sans fin et le vol des corneilles égarées. Apparaissait, surgissant de temps en temps, la forêt, toute la forêt, jaillissant de l’eau et la neige, elle s’élevait puis retombait à l’envers, la tête des arbres en bas, aspergeant les flots avec leurs racines moustachues pleines de boue. Elle voyait Condrat flottant à travers l’eau et la neige dans l’air, donnant des coups de rame dans les branches perdues qui volaient, à cause de la bise, fuyant loin d’elle, avec des branches aux tempes et sur les épaules, il s’élevait, sombrait, repassait furtivement avec des racines et des nuages parmi l’eau qui s’étendait sans fin, accrochée au ciel par ses griffes de glace. Le diacre se montrait lui aussi de temps en temps aux yeux fixes de la femme, elle le voyait blotti dans sa pelisse fourrée, glissant sous l’eau et la neige. Les paroles qu’il prononçait dans son sommeil bouillonnaient sous l’eau. Le diacre aussi périssait, on ne le voyait plus sous le blanc de la neige, on entendait juste comment ses mots les plus gros se brisaient en morceaux, étaient éventrés par les éclats de verre aux sons fins et aigus des bouts de glace qui jouaient gaiement dans l’eau. Et tout s’effondra. Elle ne se vit plus qu’elle-même au fond de la barque, à côté du cercueil, sans Condrat, sans le diacre. Elle se criait dessus. On ne voyait plus rien, il n’y avait plus rien – et c’est peut-être pour ça que son cri n’était pas arrivé jusqu’à elle. Elle n’y était plus non plus. Elle avait péri elle aussi, comme la forêt, comme les nuages, comme les ruelles, comme Condrat. Partout c’était blanc et silencieux. Le blanc et le silence étaient si denses, si pleins, si épais, si glacés qu’on entendait la bise cogner, torturée, quelque part en dehors du monde…
– Donne-moi la hache !
Ces mots-là résonnèrent faiblement, venus toujours de quelque part en dehors du blanc, du silence – et Fenia reconnut dans ces mots quelque chose de la voix de Condrat. « Ça pourrait bien être des mots à lui, des années passées, perdus par ici. » Condrat parlait peu avec elle comme avec tous, « qui sait où il avait caché ces mots-là, et maintenant ils sont sortis de leur cachette et ils errent sans personne et ils cherchent le temps où le monde vivait. Mais qu’y a-t-il eu quand ils vivaient avec tout le monde ? Ah, oui, il y a eu Vica. » Et les mots de Condrat vinrent à nouveau de l’au-delà du blanc :
– Fenia, donne-moi la hache !
« Les mots n’arrivent pas à mourir, ils se tourmentent. » Fenia eut pitié des paroles de Condrat et elle voulut les sauver de la souffrance, pour qu’ils n’errent plus par où était le monde – elle voulut les amener au-delà, chez elle, chez les morts. Elle étendit le glaçon de sa main, pour éloigner la neige épaisse qui la séparait des mots de son homme. Elle racla la glace avec ses ongles. Elle chercha longtemps, elle essaya à plusieurs reprises de faire le tour des murs épais de neige et de glace, mais ne réussit pas. Les mots couraient au-delà, on les entendait de plus en plus faiblement, ils s’éloignaient, errant seuls. Fenia tendit son oreille, pour mieux la coller au mur de neige, elle étendit aussi sa main, mais elle roula et tomba. Le bois de sa paume trouva soudain une grande main, brûlante, en sueur, penchée vers elle. Elle s’accrocha à cette main dont, brusquement, elle reconnut la chaleur, et elle se souvint, comme ça d’un seul coup, qu’elle l’avait caressée, à elle, Fenia, quand elle avait été jeune. Combien d’années ont passé depuis ? Elle serra fortement cette main-là brûlante depuis longtemps, pour qu’elle ne lui échappe plus. Quelque chose s’était brisé, le blanc du ciel se fendait jusqu’à l’eau où la barque avait sombré – et Fenia vit – par cette fente faite dans la glace de l’atmosphère entière – Condrat, penché sur elle, la regardant de ses yeux bleus délavés :
– Relève-toi, Fenia. Donne-moi la hache.
Fenia essaya de se relever. La main de Condrat lui échappa. Elle sentit sa paume choir le long de son corps. Elle tâtonna et tomba sur la hache couchée au fond de la barque, près de la bêche et de la pelle, le long du cercueil. Elle essaya de lever le manche de la hache, elle ne sut plus si elle l’avait levée ou non. Elle trouva sa paume au bout d’un moment, sous sa joue couchée sur la toile de chanvre et le couvercle – elle s’était donc levée et elle s’était rassise à son lieu d’avant – et un sommeil profond l’envahit.
Condrat abattit quelques branches de chênes aux rameaux denses et les jeta dans la barque, dans la partie opposée au lieu où se trouvait la femme. Il jeta la hache à sa place et recommença à pousser la barque avec la rame. Le diacre dormait paisiblement, il ne parlait plus dans son sommeil.
 
 

About this issue

This July, The Observer Translation Project leaves its usual format to present a special CRISIS ISSUE. Things are tough all over. Hard Times suddenly feels like the book of the moment. The global economic crisis impacts life as we know it, and viewed from Bucharest the effects reverberate in domains that include geo-politics and publishing in Romania and abroad, with the crisis at The Observer Translation Project as an instance of a universal phenomenon. read more...

Translator's Choice

Author: Stelian Tănase
Translated by: Jean Harris

From Maestro: A Melodrama. Episode 7

Emiluţa has an unfortunate thought. She’ll throw herself off the top of the building. Why? What the fuck? Let’s say for the cause of PeaceonEarth, for the slumdogs, Europe, for the lonely. Which is to say she doesn’t have a ghost of a reason. Viva Walachia! The way things stand, if ...

Translator’s Note
Translator’s Note: a synopsis
Author: Ştefan Agopian
Translated by: Ileana Orlich

How I Learned to Read (from Tache de Catifea / The Velvet Man)

The bearded man was the owner of an apothecary shop where he worked with two apprentices. Nobody paid me any mind, so I spent all day in what was supposed to be the shop. I say this because it was a large, dark room full of odors—a mix of smells from everywhere. The room hadn’t been cleaned ...

Translator’s Note
Re: Learning to Read, from Tache de catifea / The Velvet Man
Author: Gabriela Adameşteanu
Translated by: Patrick Camiller

Wasted Morning - Napoleon in Bucharest

“What you’ve got here is heaven on earth,” Vica says as she drops onto the kitchen chair. “But where’s your mother?” “At work,” Gelu lazily replies, leaning sideways against the door. “She’s doing mornings this week, didn’t you know?” He is tall and thin, with unset ...

Author: Petre Ispirescu
Translated by: Jean Harris

Youth Without Age and Life Without Death

It happened once as never before-y, ‘cause if it couldn’t be true, it wouldn’t make a story about the time when the poplar tree made berries and the willow tree broke out in cherries, when bears began to brawl with their tails, and wolf and lamb, unfurling their sails, threw arms around each ...

Translator’s Note
On Petre Ispirescu
Exquisite Corpse

Planned events in Cultural Agenda see All Planned Events

17 December
Tardes de Cinema Romeno
As tardes de cinema romeno do ICR Lisboa continuam no dia 17 de Dezembro de 2009, às 19h00, na ...
14 December
Omaggio a Gheorghe Dinica Proiezione del film "Filantropica" (regia Nae Caranfil, 2002)
“Filantropica” è uno dei film che più rendono giustizia al ...
12 December
Årets Nobelpristagare i litteratur Herta Müller gästar Dramaten
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10 December
Romanian Festival @ Peninsula Arts - University of Plymouth
13 & 14 November 2009. Films until 18 December. Twenty of Romania's most influential and ...
10 December
Lesung und Gespräch mit Ioana Nicolaie
Donnerstag, 10. Dezember, um 19.30 Uhr Ort: Szimpla Café Gärtnerstrs.15, ...
 
 

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