Hier soir, pendant la soirée, papa a
dit des blagues que je me suis efforcée de ne pas écouter. Assez
grossières, parce qu’il avait bu beaucoup de verres de vin. Pas
seulement les vieilles, du genre : « Et si les branches
battent à la fenêtre/Pourquoi tu n’abats pas l’arbre » ou
« Sous le balcon, moi je t’ai chanté une sérénade/Je ne la
chanterais plus jamais/j'avais les pieds gelés dans la neige/et la
morve de mon nez tombait par terre. (Refrain) Regarde-la, la
salope/Elle a disparu : au balcon, elle ne va plus …la la
la », et certaines plus courtes et sans rime. Sur toutes les
photos prises pendant les fêtes, il a la bouche sale, pleine de
graisse et il gesticule. Il a des mains puissantes, heureusement
qu’il n’essaie pas de m’en mettre une si je ne l’écoute pas
ou si je lui réponds mal. Et qu’est ce qu’il peut être ridicule
quand il s’obstine à manger avec une petite fourchette rouge,
minuscule.
Ma tante Laura les sort d’une boîte
en métal en début du repas. Je choisis soit une orange, soit une
rose et je la regarde jusqu’à ce qu’elle prenne couleur, je la
garde dans ma poche parce-que, quoiqu’il arrive on ne les compte
jamais et les invités peuvent tout aussi bien manger avec des
fourchettes normales. Elle le dit elle-même, elle les met juste
comme ça, pour décorer, pour que la table paraisse mieux arrangée…
Je me concentre sur ces objets et je
scrute avec angoisse les mains agiles des invités qui, eux, ne les
regardent même pas. Ils les manœuvrent au rythme d'un va et vient
qui me donne presque le vertige. S’ils les avalaient d’un coup en
même temps que le salami et la viande ? Ils auraient dans leur
estomac une chose extrêmement belle, rien que pour eux.
Qu'est ce que cela veut dire avoir de
belles mains ? Si je n’ai pas entendu ces mots depuis que je
suis née, je n’ai alors jamais rien entendu de ma vie. Je crois
qu’ils m’examinaient comme ils examineraient une poupée en
porcelaine, jusqu’à faire sauter son émail avec leur index, pour
s’assurer de la perfection même de son plus petit doigt. Il me
semble que je les entends encore, rassemblés à mon chevet et
penchés tête contre tête, comme des béliers, sur mes ongles,
comme émerveillés. « Elle a des mains, tu as vu comme elles
sont longues ? »
L'homme de qui j'ai seulement hérité
les doigts de pieds, avec le deuxième plus long que le gros orteil,
fut un grand joueur de poker. Il faisait promener son index sur le
dos lisse des cartes et il pliait la paume de sa main de telle sorte
que les autres croyaient qu'il détenait un véritable trésor. Il
trichait, il trompait ceux de la table et il prenait avec sa main
parfaitement dessinée, tout l'argent. Il ne gaspillait pas le
pouvoir de ses mains en caresses et autres futilités.
Parfois, nous inventions un jeu :
il faisait semblant d'être mort, je levais sa main toute molle, mais
elle retombait à sa place comme une grosse pierre. C’est à partir
de ce moment que j'ai commencé à penser que si, (que Dieu me
protège), il arrivait quelque chose d'imprévu, je voudrais pouvoir
garder une de ses mains. Pour la mettre dans un bocal avec du formol
dans une pièce, comme les avortons dans un laboratoire de biologie.
La
maison que je regarde le plus souvent lorsque je vais à l'école n'a
rien d'exceptionnel, mais, depuis que je suis petite, je l'ai prise
comme point de repère. Je sais que j’ai encore environ la moitié
du chemin à faire jusqu’à chez moi ou jusqu'au centre. Je me
réjouis donc à chaque fois que j'arrive devant elle parce que je
n'ai plus beaucoup de marche à faire avant d’arriver à l’école,
je n'ai plus besoin de me protéger de tous ces tziganes qui se
bousculent devant moi et me crient toute sorte de grossièretés.
J'ai peur et je me fais encore plus petite qu'une châtaigne ramassée
par terre et je me dissimule dans une poche de ma veste. C'est une
sorte de cuirasse qui exerce seulement son pouvoir devant la maison
blanche, magnifique, aux candélabres et au jardin fleuri.
J'ai
essayé d’être l’amie du chien noir qui, vautré à l'ombre des
lys et des fruits des bois, somnole toute la journée. J'aime bien
les animaux et serrer les chats et les chiens abandonnés dans la
rue. Si je n'avais pas aperçu de temps en temps la vieille qui passe
péniblement d'une pièce à une autre, j'aurais cru qu'il n'y avait
personne ici. Je ne sais pas d’où m’est venue l’idée que la
bague en or avec une pierre rouge de maman ressemblait à cette
maison. Peut être à cause des gros rideaux , rouge foncé, que la
locataire de la maison laisse tirés presque tout l’été. Ou parce
que, parfois, je sens la main crispée de maman et sa bague qui me
serrent très fort, tellement fort que, une fois arrivée à la
maison, j’ai encore la marque violacée sur ma peau. Je l’admire
comme si c’était une vraie bague et je me réjouis quand elle
reste intacte même après m'être lavée les mains.
Je pourrais demander à maman d’où
vient la bague et pourquoi elle ne l’enlève jamais de sa main même
s'il lui reste du savon près de la pierre et qu’elle doit ensuite
le retirer avec un cure-dent. Et si elle lui plaît vraiment.
Parfois, je la surprends en train de la regarder avec hostilité :
elle prend alors la forme d’un cafard répugnant ou la forme de la
souris que je lui ai un jour apportée dans la cuisine, enveloppée
dans du papier hygiénique. Sa main blanche, aux ongles longs et
toujours vernis ressort nettement grâce au bijou.
Ma grand-mère fait de drôles d'yeux
lorsqu' elle la voit en train de nettoyer la bague des restes de
viande crue des boulettes de viande qu'elle prépare ou des pommes
de terre bouillies quand elle fait une salade orientale (ma
préférée). Je ne comprends pas pourquoi elle ne lui dit pas :
- Bon sang, enlève-moi donc cette
bague quand tu entres dans la cuisine, ça te gêne et ce n'est pas
hygiénique de faire à manger avec une bague.
Il arrive aussi qu'elle enlève sa
précieuse alliance et, que parfois, elle l'égare, elle reste alors
des jours entiers sur une table quelconque sans que personne ne passe
à côté d'elle. Et même ma grand-mère, avec sa langue perfide, ne
dit rien. Elle nous explique pourquoi, elle, elle n’était pas
d’accord quand mon dingue de père est venu s’installer chez nous
dans la maison
- Je te l'avais dit, ma fille, quand
il a pris le couteau et qu'il a commencé à crier à tue-tête
qu'il allait se tuer, que ce n'était pas normal. Il ne fallait pas
l'accueillir, mais voilà, est-ce que tu m'as écouté ? Moi, quand
je partais travailler, je le chassais de l’entrée, et toi pendant
ce temps-là, tu lui ouvrais ta fenêtre, il t'a eue avec toutes
sortes de cadeaux et de mensonges...
Dans ce genre de moments, elle
m'oublie complètement, elle est là à rouspéter, dans sa petite
cuisine, parmi les odeurs et les vapeurs, pendant que, moi, je suis
morte de peur à l’idée qu'elle m'envoie jouer dehors justement au
moment où l'histoire avec mon ogre de père devient intéressante.
Dès qu’elles recommencent à s’empoigner comme deux coqs, je
vais dans ma chambre. J'ouvre la porte de l'armoire et je me regarde
dans le miroir.
Est-ce que c’est comme ça la fille
d’un ogre ?
Pour le moment je ne présente aucun
signe d'anormalité, c'est à dire que, même si je suis un peu
chétive, les filles jouent avec moi, je peux faire une fête d’
anniversaire et le blondinet de qui, toutes les filles sont
amoureuses me fait un sourire lorsque nous nous rencontrons dans le
hall. Je retourne à la cuisine où les deux femmes ne prononcent
aucun mot de toute la journée, elle sont toutes à leur fureur et
j'ai la sensation que c’est bon, que j'ai définitivement échappé
à leur pouvoir, qu’à partir de maintenant jusqu'à la fin de mes
jours je suis libre de faire ce que je veux
Tout d'abord, il faut que je sache si
maman est comme Arabelle
et si sa bague peut faire autant de choses que celle de mon
personnage préféré. Si elle m'aime véritablement et pourquoi ma
grand-mère lui reproche sans arrêt des vertes et des pas mûres.
En fait, elle ne lui reproche rien de plus que ce que je ne sais
déjà. L'histoire continue comme ça jusqu'au moment où papa est
rentré par la fenêtre de notre salon au lieu d'aller à l'école.
Et c’est par hasard que j’en ai su un peu plus :
-
Et la Milice vient chez moi ?
Quand je suis rentrée cette nuit du travail et que j'ai trouvé
tous ces voyous à la table du salon, qu’est-ce que tu crois que
j’ai ressenti ? Moi, qui ai passé toute ma vie à vous
élever ?
Je ne sais pas ce qu’il pense de
moi, en tout cas il m’observe avec insistance, et dès que je fais
la moindre bêtise ou bien que j’ose lui répondre, il me dit :
J’en ai rien à faire que nous ne
soyons pas une famille comme les autres. Nous trois, on est bien. On
ne se dispute jamais avec les voisins d’à côté, moi, je peux
boire du Pepsi tant que je veux car ma grand-mère travaille dans un
restaurant. Papa n'est pas un saint, mais il me ramène un tas de
friandises et de jouets.
Reste le silence de maman, les jours
où elle ne parle à personne, où elle passe d'une pièce à une
autre sans me voir. Je me mets devant elle, exprès, mais elle me
pousse comme une chaise qui serait en travers de son chemin. Je la
tire par les vêtements, je m'étale par terre, je lui prends les
pieds et je hurle de toutes mes forces.
-
Tu sais, je vais
mouriiiiiiiiiir, je vais me planter un couteau dans le ventre et
tout mon sang va couler sur le tapis du salon. Tu passeras sans même
me voir, puis ma grand-mère viendra avec une cuvette d'eau chaude
et du détergent et elle lavera toutes les traces, toute la saleté
que j'aurai faite par terre. Elle me brossera pour me rendre belle,
et quand tu te réveilleras, ce sera déjà trop tard. Tu me
chercheras partout, ensuite, tu passeras ta journée entière à
genoux afin de trouver ne serait-ce que la plus petite goutte de
moi, ton enfant chéri.
Elle fume cigarette sur cigarette,
elle s'y est mise comme ça, sans aucune raison, chaque jour
davantage. Dans ces périodes, nous nous comportons avec elle, comme
si c’était une statue, nous ne lui parlons pas, seulement de temps
en temps lorsque je lui vide son cendrier, que je lui remplis sa
tasse de café ou que je pose une assiette de nourriture devant elle.
Il arrive que je la retrouve intacte , ma grand-mère la remet alors
dans la marmite. Je reste sur la chaise de la cuisine et mes oreilles
se mettent à bourdonner de tant de calme. Qu’on me dise à moi
aussi ce qui se passe ! Grand-mère hoche la tête d’un air
triste et m'envoie jouer :
Peut-être que maman souffre d'une
simple maladie, peu- être que toutes les mamans sont comme ça. Je
me sens abandonnée et coupable. Elle ne me manque pas du tout, au
sens propre du terme, mais je ne sais pas ce que maman a, ce qui l'a
fait souffrir et pourquoi elle se déplace parmi nous, tel un
fantôme. Elle marche pieds nus et laisse des traces sur le lino de
la cuisine, je suis alors capable de suivre de la pointe du pied ses
fins contours. Mes orteils n'arrivent jamais aux cinq cercles en
formes de doigts, pourtant je voudrais pouvoir déménager
définitivement là-bas et dire que, c’est bon, je n'habite plus la
« rue de l’Union »
Il y a aussi cette bague maléfique
qu'elle regarde toujours comme si elle la découvrait pour la
première fois et comme si le monde s’était installé dans ses
reflets violets. Encore une chance, qu'elle ne la mette pas trop
souvent , depuis tout ce temps, je sais à quoi m’attendre.
Ce que j'aime le plus, ce sont les
matins quand elle revient. Je les attends comme un chaudeau (la
boisson bouillante qui me fait du bien quand j'ai pris froid et que
j'ai mal à la gorge). Elle vient à côté de moi dans mon lit et me
tient dans ses bras. Je me colle à son ventre plat et j'ai la
sensation, que je ne l’ai jamais quitté, que ma place est dedans,
protégée par sa peau tendre et blanche. Elle semble alors me
découvrir comme pour la première fois et cette nuit de décembre où
je suis née, revient brusquement entre nous. Je suis dans une salle
de cinéma dans laquelle la lumière s’est s'éteinte. La pièce se
détache du reste de la maison et nous naviguons ensemble, dans le
lit, sur la rue du 11 juillet, là où se trouve l'hôpital. Les
violents éclairs, qui ne lui avaient rien laissé voir de la fenêtre
de la maternité, me frappe à chaque fois avec puissance, ils
pénètrent dans mes yeux, j'en avale même quelques uns, pour ne pas
avoir soif et ne pas avoir besoin d'aller, plus tard, à la cuisine.
Ce qui est embêtant, c’est qu'il
n'y aucune photo de maman enceinte, j'aurais pourtant voulu voir ses
cheveux raides et noirs, ses fines jambes de cigogne dans ses
escarpins à talons hauts et me voir, moi aussi, ou plutôt voir son
ventre arrondi et drôle comme un ballon en caoutchouc. Je ne sais
même pas ce qu'elle aime manger parce que nous restons trop peu
souvent ensemble, surtout quand ses lubies lui reviennent.
Je trébuche très souvent dans la rue
parce que je l’observe de profil et je me rends compte que ce que
j'aime le plus chez elle c’est son nez pointu. Je tiens sa main qui
ne porte aucun bijou. Cette bague maléfique avec sa pierre est
toujours entre nous, il me semble qu'elle prend de plus en plus de
place et je suis effrayée à l’idée que le rubis de la main de
maman en profite pour prendre la place de mon crâne. Ou encore, que
cette bague soit un ennemi mortel. Je pourrais l'avaler en une
seconde et devenir, comme cela, tout simplement invisible !
En fait, j'ai aussi beaucoup d'autres
souffrances et, quand je suis très très triste et que ma vie ne
semble avoir aucun sens, je vais dans une pièce, là où nous avons
toutes sortes de bocaux et de bouteilles. Je m'assois en tailleur, le
dos contre les étagères en bois, et je serre dans mon poing une
toute petite boule ronde en plastique. Je l'ai depuis très
longtemps. En fait, c’est un jeton avec lequel, il y a quelques
années, on pouvait faire du manège. Pêle-mêle, montaient à la
fois des enfants, et des adultes, ils faisaient beaucoup de boucan,
car ce qui était amusant était de se cogner avec le plus de gens
possible. J'étais allée quelques fois regarder, mais j'avais un peu
peur. Malgré tout, j’ai été bien contente lorsque le frère de
papa m'a donné une pièce grise.
Ce fameux jour, je pleurais à chaudes
larmes, je crois bien que nous étions en automne, car tout le
cirque des barriques de vin avait déjà commencé. J'étais
justement venue ici pour me cacher. Papa criait qu'il nous tuerait
tous, et ensuite qu'il se pendrait, qu'il n'avait jamais eu de chance
dans sa vie et qu'il valait mieux en finir tout de suite : il allait
mettre le feu à la maison, et, par la même occasion il tirerait
maman de la malheureuse situation où il l’avait mise dès lors
qu’il l’avait rencontrée. Je crois qu’il n’ a rien dit sur
moi pendant qu’il hurlait comme un véritable chien enragé et
qu'il lançait le couteau de cuisine en l'air. J'avais tellement peur
que j'aurais pu me glisser tout entière dans une bouteille de bière.
Vide, bien sûr, sinon j'aurais pu me retrouver dans la gorge de
papa, parce que, lui, il boit comme ça dès qu'il a soif, sans
respirer et jusqu'au bout.
Ce que j'ai souvent dit sur maman
n'est plus vrai, maintenant, elle me parle, elle me raconte son
enfance et ensemble, nous regardons des photos.
Une petite fille triste, ainsi me
semble maman. J'aurais aimé que l'on soit camarades de classe, que
nous devenions amies, qu'elle vienne chez moi et que nous nous
asseyions sur le même banc. Nous ne nous quitterions jamais, même
pas sur les photos de groupe, nous nous tiendrions par la main et
nous nous marierions le même jour. J'ai très souvent entendu des
gens dire que maman est presque folle, misérable, mais qu'il faut
pas que la gamine, c'est à dire moi, l'apprenne, , parce que je n’ai
pas à être responsable des actes de mes parents et que je n'ai pas
à ressentir une quelconque responsabilité.
-
Quelle
drôle de vie a cette fille (c'est à dire maman) jolie,
intelligente, mais, malgré tout, elle a quitté le droit chemin et
voilà ce qu'elle a choisi...
Maman ne ressemble à aucune des
femmes qui viennent à l'école, je sais qu'elle est très jeune et
moi, j’ai l’impression qu'elle est seulement un tout petit peu
plus grande que moi. La prochaine fois que papa deviendra méchant,
je la prendrai, elle aussi, avec moi dans la chambre, pour que nous
regardions ensemble sa bague magique, que nous fermions fort les yeux
et que nous nous réveillions dans un autre lieu. Dans un lieu plus
beau et plus calme où il n'y aurait ni grand-mère, ni papa, ni
cette longue maison dans laquelle nous sommes aujourd'hui. Quand elle
se met à pleurer, j’ai envie de serrer maman dans mes bras, comme
si c'était la plus belle poupée qu'il y ait jamais eue sur terre.